Gauguin l'obscène
16 04 2008
OVIRI, écrits obscènes de Paul Gauguin
Je viens de racheter ce livre, lu dans les années 80, que j’avais perdu ou prêté à un ami qui ne me l’a jamais rendu (c’est de plus en plus fréquent, semble-t-il…) On est fortement ému par les lettres et les écrits de celui qui se sait « grand artiste…; c’est parce que je le suis que j’ai tellement enduré de souffrances. » Sa misère est si grande qu’il décide d’aller « vivre en sauvage » à Panama ; il l’écrit à sa femme Mette, début avril 1887 : « Je me détremperai loin de tous les hommes » La correspondance à son épouse parle du travail artistique difficile et, parfois, de moments d’intimité ; c’est alors que le texte paraît exhibitionniste, obscène car il dit ce qui ne doit pas être révélé, surtout quand on est marié : « Les femmes de race noire vont jusqu’à opérer des charmes sur les fruits qu’elles vous donnent pour vous enlacer. Avant-hier, une jeune négresse de seize ans, jolie ma foi, vient m’offrir une goyave fendue et pressée sur le bout…Ce fruit a un sort ; la négresse l’a écrasé sur sa poitrine… » (Martinique, 1887) Bien sûr, on sait que le mariage fut un échec pour Gauguin et Mette la Danoise. Froide, ayant des parents peu sympathiques, privilégiant l’argent plus que les sentiments, elle abandonne le peintre à Rouen, en 1884, et décide son installation, avec les enfants, à Copenhague, près de sa famille. Cependant, la liaison épistolaire se poursuit…
La sexualité s’accorde avec la mort : souffrant, malade du foie, angoissé, regrettant de ne pas être mort, Gauguin retrouve l’envie de vivre au paradis et c’est le premier séjour à Tahiti. La lettre à Mette de juin 92 est encore la célébration de la femme exotique, quelque peu amorale quand on a abandonné sa famille en Europe ; ainsi, maniant toujours une « chaste impudeur », selon la belle formule de Françoise Cachin, Gauguin écrit encore à sa femme : « Tahiti n’est pas dénué de charme et les femmes, à défaut de beauté proprement dite, ont un je ne sais quoi de pénétrant, de mystérueux à l’infini. »
Le second voyage en Océanie est marqué par des écrits et des notations encore plus crues ; il est vrai que ce libertaire « primitif » s’adresse à des amis, Schuffenecker, Charles Morice ou Daniel de Montfreid : « Je viens de terminer ma jour avec atelier » (Tahiti, 6.12.95) qui deviendra sa « case à jouir », « Toutes les nuits des gamines endiablées envahissent mon lit ; j’en avais hier trois pour fonctionner… » (novembre 1895), « « Je vis avec 100 francs par mois, moi et ma vahiné, une jeune fille de 13 ans et demi… » (avril 1896).
Ou encore, cette confession à son ami Alfred Valette : « Ma nouvelle épouse se nomme Pahura, elle a 14 ans, elle est très débauchée, mais cela ne paraît pas, faute de point de comparaison avec la vertu. Et finalement, je continue à peindre des tableaux d’une grossièreté répugnante. » (juillet 1896, Tahiti)
Mais le plaisir est éphémère et la mort le reprend : « Je ne vois rien sinon la Mort qui délivre de tout. Folle mais triste et méchante aventure que mon voyage à Tahiti » (à Monfreid, 10.9.1897, Tahiti).
C’est l’art, les recherches esthétiques qui ont provoqué l’échec affectif et conjugal du couple Mette-Paul. Gauguin est allé jusqu’aux limites de la création, de l’expérimentation et de la solitude. Il croyait trouver sa voie dans l’exotisme, l’exil d’une île ; ainsi, ses rêveries tropicales s’expriment avant son premier départ, à Panama : « Je m’en vais à Panama pour vivre en sauvage, je connais à une lieue en mer de Panama une petite île (Taboga) dans le Pacifique, elle est presque inhabitée, libre et fertile. J’emporte mes couleurs et mes pinceaux et je me retremperai loin de tous les hommes. » (à Mette, avril 1887). Ce « barbare en Europe » part pour le « paradis » (Tahiti, 1891) : Diderot lui avait dit que « Le Tahitien touche à l’origine du monde » et il « croque sa première Tahitienne « …tous ses traits avaient une harmonie raphaélique dans la rencontre des courbes, la bouche modelée par un sculpteur…cette mélancolie de l’amertume mêlée au plaisir, de la passivité résidant dans la domination » (Noa-Noa)
Dans une même mouvement, Gauguin célèbre la beauté des femmes des îles et le mal colonisateur des Européens ; il est sans cesse déchiré : il dit encore l’amour qu’il éprouve pour son épouse et en même temps, il exprime la détestation de sa famille et de la bourgeoisie danoise, son culte de l’argent, sa morale : « Je hais profondément le Danemark ». L’Europe est moisie et le Pacifique pourri ; c’est la décadence générale et la fin des utopies. Conscient de sa déchéance sociale en raison de la rupture conjugale, il va achever sa courte vie dans la misère et la souffrance physique. Il va finir aux Marquises et sculpter les panneaux en reliefs polychromes de sa fameuse « maison du jouir ». Il va mourir « dans une claire matinée de la saison fraîche », écrivit Victor Segalen, en janvier 1904, aux Marquises, sur les traces de celui qui a « voulu vouloir », en ajoutant : « Gauguin fut un monstre. » Publié par : cat à 12:06:14Permalien
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Catégories : peinture
(de gauche à droite : JPB, Aïssa Ouachek, Michel Perpinya et Etiane Chelle; heureusement que les amis étaient là !)
Dans la rubrique "art mural" -voir un précédent article- cette imagerie, entre Banyuls et Cerbère, est naïve, mais fait l'éloge mérité des viticulteurs catalans qui travaillent dans des vignobles pentus ou en terrasses... (photo JPB)

