La frontière de Walter Benjamin, pas l'afrontière, hélas
12 01 2008Walter Benjamin est le philosophe juif allemand qui, avec l'avènement du fascisme hitlérien, dut quitter son pays et passer la plus grande partie de sa vie en exil. A Paris, d'abord, où il est aidé par l'écrivain Georges Bataille et le philosophe Adorno; à Marseille, ensuite, où il essaie, en vain, de s'embarquer pour l'Amérique, en compagnie de nombreux artistes et intellectuels juifs; il tentera de fuir, à pied, par l'Espagne et le Portugal, mais la police espagnole le refoule : Benjamin se suicide dans une auberge de Port-Bou, le 26 septembre 1940. Son corps sera officiellement enterré au cimetière marin de la petite bourgade frontalière, le 27 septembre. On n'a jamais retrouvé la fameuse serviette noire, à laquelle il tenait tant, et qui renfermait un manuscrit, sans doute la suite de ses Thèses sur le concept d'Histoire.
Cette conférence tentera de retracer les trois derniers jours de la vie du philosophe, depuis Marseille jusqu'à Port-Bou, en passant par Banyuls et la frontière, matérialisée par les Pyrénées et la montagne de l'Albère. Elle s’appuiera sur mon livre publié en 2005, Le chemin ultime de Walter Benjamin, qui a voulu jouer le rôle de ce manuscrit perdu à jamais : imaginer que l'écrivain a retranscrit là ses derniers instants, où se mêlent l'espérance et le désespoir. Après avoir lu une partie de l’œuvre du philosophe et avoir parcouru à plusieurs reprises le sentier escarpé qui mène à la frontière et à Port-Bou, je me suis mis à la place du personnage et j'ai tenté de retranscrire par les mots et surtout le rythme de la phrase, la douleur et la respiration haletante d’un homme épuisé, recherché et se sentant proche de la mort.
Philosophe, essayiste, écrivain, Walter Benjamin est né à Berlin le 15 juillet 1892. A partir de la prise du pouvoir par Hitler, il quitte son pays en 1933 et va vivre en exil, à Paris, en particulier. Mais en 1940 la France est occupée par les Nazis et l’auteur de Sur le concept d’histoire, d’abord interné, à la déclaration de guerre, au camp de concentration de Vernuche, près de Nevers, pendant trois mois, va tenter de rejoindre les Etats-Unis : il est muni d’un visa, que lui a procuré Max Horkheimer, Directeur de l’Ecole de Francfort, lui-même réfugié à New York, avec Theodor Adorno.
Hans Fittko, que Benjamin avait connu à Vernuche, lui apprend, à Marseille, que sa femme Lisa fait franchir clandestinement la frontière, entre Banyuls et Port-Bou, aux Juifs et aux Démocrates pourchassés par la Gestapo. Le philosophe arrive alors en train à Port-Vendres, où il est accueilli par Lisa Fittko. Celle-ci va le guider, en compagnie de Mme Henny Gurland et de son fils Joseph, à travers les Pyrénées, jusqu’à la frontière espagnole. Epuisé, cardiaque, mais pressant contre son cœur une serviette noire, jamais retrouvée, contenant des manuscrits, Benjamin va réussir à atteindre le village frontière catalan. Cependant, inquiété par la Gestapo, il se suicide en absorbant de la morphine et meurt le 26 septembre 1940 dans la chambre numéro 4 de l’hôtel Fonda Francia à 9 heures du matin. Il sera officiellement enterré le 27 septembre au cimetière de Port-Bou, dans la niche 563. Néanmoins, on ignore si W.Benjamin repose réellement là, ou bien si son corps a été caché autre part, l’enterrement n’ayant peut-être jamais eu lieu. Comme l’écrivit à Gershom Scholem Hanna Arendt, venue à Port-Bou quelques mois après de décès de celui qui représentait depuis plusieurs années déjà une autorité intellectuelle importante : « Sa tombe est introuvable, il n’y a son nom nulle part. »
Elle poursuivait sa lettre par une description lyrique du cimetière blanc de la petite ville frontière : « Le cimetière donne sur la petite baie, directement sur la Méditerranée ; il est taillé dans la pierre, sous forme de terrasses ; c’est dans ces murs de pierre que sont glissés les cercueils. C’est à coup sûr l’un des endroits les plus fantastiques et les plus beaux que j’aie vus de ma vie. »
On suppose que la sacoche noire de Walter Benjamin renfermait une suite à ses Thèses (Sur le concept d’histoire), manuscrit adressé à trois personnes de confiance, dont Hanna Harendt et Gershom Scholem. On ose aussi imaginer que la précieuse serviette (*), si souvent évoquée, contenait un Journal d’exil, que W.Benjamin écrivait pendant sa fuite et tout au long de son calvaire final.
A l’aube du troisième millénaire, de la disparition des frontières avec la construction européenne et d’une mondialisation grandissante, l’idée de frontière peut sembler inutile et dépassée pour beaucoup ; cependant, il nous apparaît indispensable d’avoir encore aujourd’hui un devoir de mémoire à l’égard de tous ceux, célèbres ou anonymes, travailleurs manuels ou intellectuels, qui ont traversé, dans les deux sens, la frontière pyrénéenne. Enfin, la célébration de la frontière ne doit pas être considérée comme un réflexe nationaliste : il s’agit simplement de dire que les limites d’un pays contiennent une histoire humaine et une longue lutte pour des valeurs – de république, de démocratie, de laïcité, de droits de l’homme…- auxquelles nous ne nous décidons pas, malgré les chants démagogiques et autoproclamés modernistes des sirènes du village global, à renoncer !
Dans le petit cimetière de Port-Bou, une plaque rappelle fort à propos cette phrase de W.Benjamin, extraite de Sur le concept d’histoire, publié pour la première fois en 1947, dans la revue Les Temps modernes : « Il n’existe pas un témoignage de culture qui n’en soit un, en même temps, de barbarie. »
(*) Selon le témoignage de Lisa Fittko, Walter Benjamin aurait déclaré à sa « passeuse » : « Vous savez, cette serviette est mon bien le plus précieux. Pas question de le perdre. Ce manuscrit doit être sauvé. Il est plus important que ma propre personne. »
En parallèle, il sera intéressant d’évoquer la figure d’un grand poète espagnol qui a vécu le même calvaire, mais en sens inverse, de Barcelone vers la Catalogne du Nord, un an et demi avant. En effet, Antonio Machado passe la frontière à Port-Bou et à Cerbère, avec les Républicains en déroute, chassés d'Espagne et de Catalogne par les Franquistes, en février 1939. Il se réfugie à Collioure et trouve, avec sa mère, un havre à la pension Quinta : ils mourront tous les deux, quelques mois plus tard, de fatigue et de désespoir. Le poète est enterré dans le cimetière du petit port catalan, où les amoureux de la poésie et de la liberté lui rendent hommage, chaque année, fin février. Un long poème « Machado et l'enfant du troisième millénaire» tente, à son tour, de célébrer le grand poète castillan.
Ces deux hommes, symboles de la paix et fauchés par la tragédie de l’Histoire et un destin semblable, reposent à peu de distance l’un de l’autre, de part et d’autre de la frontière catalane, sans s’être connus, si ce n’est par le livre…
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