Publi le lundi 14 janvier 2008

Les Gitans de Perpignan, à l'heure des élections municipales

14 01 2008

Ce livre de la romancière américaine Fernanda Eberstadt est sans aucun doute un des livres les plus importants pour la connaissance de la ville de Perpignan et sa plus ancienne communauté, celle des gitans de Saint-Jacques. Sous-titré "A la rencontre d'une culture dans le sud de la France" et publié chez Albin Michel, sans les passages censurés à la demande du maire de Perpignan, Jean-Paul Alduy, cet ouvrage polémique bénéficie d'une importante préface du grand romancier John Updike : "Ce livre nous laisse l'impression que nous sommes tous des "gens du voyage". Livre à succès outre-Atlantique, le témoignage de F. Eberstadt a été mal reçu localement. Critique violente des médias catalans proches de l'actuel maire (La Semaine du Roussillon, Perpignan-toutvabien, et, de façon plus nuancée par le quotidien L'Indépendant (article plus objectif de Gérard Bonet, le 27 octobre 2007)... Il est vrai que certains jugements de l'auteur sont susceptibles de choquer le peuple gitan; en effet, si Fernanda E. montre son amour et souvent son admiration pour les Gitans qu'elle a rencontrés, elle fait suivre tout de suite son hommage par une critique virulente. En effet, après une louange, c'est, chaque fois, ô paradoxe, la chute brutale (parfois ad hominem, et les Gitans ne sont pas les seuls visés; ainsi Mme Damienne Bourquin, maire de Millas, "une blonde porcine", page 194...Son ironie et son regard sont d'autant plus ravageurs qu'ils émanent d'une personne qui a vécu longuement avec les Gitans et que les sentiments exprimés tout au long des pages sont un "chant d'amour" pour ce peuple maginalisé dans un ghetto perpignanais et pour un groupe de chanteurs doués, mais peu travailleurs Tékaméli.

 Inscription sur un mur de Saint-Jacques, place du Puig, à Perpignan, et, ci-dessous, l'ancienne caserne, "bastion intégriste gitan", selon l'auteur

C'est ainsi que certains aspects des coutumes sont analysés.

D'abord la condition féminine. Le mépris de la femme est résumé dans une formule lapidaire: "En quoi consiste l'honneur d'une femme, en dehors de sa chasteté avérée?" Un fossé sépare hommes et femmes, celles-ci respirant quand l'époux ou le pater familias s'en va: "Quand mon père s'en allait, ma mère embrassait la porte, ce n'est pas facile à dire mais c'est la vérité" (p. 109) Ou encore, à la p.137: "Elles ne sont pas censées conduire fumer ou boire.Elles ne peuvent porter ni pantalons, ni jupes au-dessus des chevilles. Elles ne sont pas autorisées à aller au restaurant ou au café à faire du sport ou exercer un emploi où elles pourraient rencontrer des hommes." Où se situe la vérité ?  Les quelques Gitans qui ont lu le livre ont contesté cette vision...De même la violence de l'époux est stigmatisée : "Quand vous avez la gueule de bois...la meilleure chose à faire est de la rouer de coups avant qu'elle puisse ouvrir la bouche.(p.106) et, p.179: "Etre une femme parmi les gitans, c'est comme être le petit dernier d'une portée chez les animaux"...

Autre thème abordé, la musique, qui est au centre de la culture gitane (la littérature écrite est inexistante car c'est l'oralité qui domine) Ainsi, I. Eberstadt s'appuie sur le témoignage d'Olivier Leroux, prof de musique traditionnelle au Conservatoire et animateur de la Casa musicale: "Très jeunes, ils partent de travers car aucune structure dans leur vie, aucune discipline, aucun projet, aucun sens critique: ils ne peuvent évoluer" Ainsi, le groupe Tékaméli aurait pu avoir un destin exceptionnel, mais par manque de travail, goût du spectaculaire (la frime), de l'alcool, de l'argent, du sexe, il végète...La scolarité des jeunes est très fragmentaire: ils se couchent très tard, dorment le matin; il faut donner une allocation pour que les élèves gitans se rendent au collège Jean Moulin, tout proche de Saint-Jacques.

Un sujet effleuré est la relation de la communauté avec la mairie : "Sujet explosif. Ils en profitent car ils sont malins." Les Gitans ont des emplois réservés (des "sinécures"), des cadeaux de fin d'année, des recommandations pour bien voter; le maire en personne peut venir menacer les chefs du quartier comme il est venu récemment menacer la population arabe de Saint-Jacques : suppression de la salle qui sert de mosquée si un Marocain ou un Algérien se trouve sur une liste de gauche pour les élections municipales de mars prochain! Alors, chut, ne parlons pas de ce qui fâche...Mais lisons la version américaine, non expurgée, du livre...

Quant au caractère des Gitans, ils seraient (p.137) "hypocrites, vicieux, pervers", mais n'insistons pas : Mme Isabelle, il est toujours dangereux de généraliser..!

Et les valeurs (ordre, fidélité, discipline, pour l'auteur): elles ne signifient rien pour les Gitans qui honorent la "bella figura", ou "désinvolte sublime du geste généreux". (Lire, pour comprendre les études de B.Leblon, A.Tarrius, J.Louis Olive ou Jan Yoors.) Le problème de la violence (voir plus haut pour les femmes) est abordé dans la description de la cité Bellus, les hommes réglant leur différend avec des couteaux à crans d'arrêt (p.102) Le texte a été écrit avant les deux crimes commis à Saint-Jacques en mai 2005 (altercations entre Gitans et Arabes), on ne saura donc rien sur les véritables causes de cette violence et la justice ne nous informe pas plus...Où est la vérité ? Les Gitans auraient droit à des armes pour... chasser. Pas les Arabes..? L'omerta aurait été scellée entre le Maire, les chefs gitans et la police..? On nous cache tout; on rabaisse ces deux crimes à des faits divers...Qu'en disent les médias qui, pour vendre, font de plus en plus leur couverture sur les faits divers (L'Indépendant, quotidien du rien dedans, L'Hebdo, moins que zéro ou Le petit journal...vraiment très petit !)

On ne parlera pas non plus des arnaques connues (aux allocations, à la Sécurité sociale, aux cartes d'identité, les familles se faisant installer le câble sous des noms différents et ne payant jamais), aux louches trafics (voitures, drogues, vente d'objets volés sur le marché de St-Jacques...), mais attention, il serait raciste d'aborder de tels sujets concernant les communautés minoritaires et marginales (mise à l'écart, par les Catalans, de ceux qui sont historiquement plus catalans qu'eux et, en même temps, refus de s'intégrer, de la part des Gitans). Alors, il reste à lire des morceaux de bravoure, pour les "paios" ou non-Gitans; ainsi, p.92, l'Eglise de la lumière et de la vie, les sermons ne promettant que des bienfaits d'ordre mlédical, signe que la maladie (sida, obésité, effets de la consanguinité) rôde dans les ghettos de Perpignan. Autres passages étonnants : les combats de coqs (p.177), les débats scolaires au collège (p.190...) Ce livre, souvent contestable et rempli d'erreurs historiques ou géographiques (mais ce n'est pas l'essentiel, ce que l'on veut vrai, c'est la réalité de la vie et des moeurs gitanes) est passionnant et invite à la discussion. Qui, en Catalogne, pourra être capable de montrer, de façon romanesque, le tableau de l'existence de ce peuple à la fois attachant et irritant, cette ambiguïté se nichant au coeur du livre d'Isabelle E...