Publi le dimanche 20 janvier 2008

Les platanes du Collège Jean Macé et le marronnier d'Anne Frank

20 01 2008

            J’avais publié ce texte en 2006 dans le recueil CatalognARTS. Il redevient actuel aujourd’hui puisque les platanes du collège J. Macé viennent d’être rasés afin d’agrandir la cour ainsi que la marquise du préau. C’est sans doute dommage mais personne n’a ouvertement exprimé ses regrets…Hasard du calendrier ou phénomène de société, on apprend (voir Libération du 2/11/2007) que le célèbre marronnier d’Anne Frank, symbole d’espoir pour la jeune juive déportée en 1944, doit être abattu par la municipalité d’Amsterdam : il menacerait les riverains. La justice est saisie et l’ arbre décrit dans le fameux journal bénéficie d’un sursis jusqu’à la fin de l’année…

 

Le nom de "platane" vient du latin platanus. A ne pas confondre avec le mot espagnol plàtano, qui, curieusement, signifie "banane"…C'est un arbre commun qui pousse en France, du nord au sud: il n'est pas spécifique du Midi, pas de petite gloriole à célébrer! C'est l'arbre de toutes les places, de toutes les fermes, de tous les mas de notre région. Nos poètes l'ont toujours chanté, ainsi Albert Bausil :  "Tristes de ne pouvoir dormir dans leur automne

                      les platanes déserts pleurent des feuilles d'or."

 

Nos municipalités l'ont éternellement fêté : ainsi, la ville de Perpignan décida, en juin 1910,  de commémorer le centenaire des platanes échevelés de la Promenade: c'était alors la "passajada" préférée des Catalans, pour ses trois allées majestueuses et le rempart - ha! la nostalgie perpignanaise des remparts!- que ces alignements boisés formaient contre les ruades de la tramontane. Les platanes se trouvaient au cœur des activités festives : le carnaval populaire, la foire d'automne et les concerts de l'été se déroulaient sur cette longue promenade prolongée par l'espace et la verdure de la pépinière. Je me souviens avoir préparé un travail sur l'évolution de la ville de Perpignan. Pour faire ce devoir, il m'a fallu rechercher de vieilles photos et d'anciennes cartes postales. J'ai été frappé par une vue en noir et blanc illustrant la promenade des platanes, appelée aujourd'hui « Les allées Maillol », devant le palais des congrès. C’est en lisant les commentaires qui accompagnent l’image  que j'ai appris que ces arbres étaient la fierté de ses habitants. Cette esplanade était le centre de la vie perpignanaise au XVIII ème siècle, déjà…

 

Platane, on te trouve partout, le long des avenues urbaines et des routes départementales. Enfin…on te trouvait ! En effet, il paraît qu'il est à présent responsable de nombreux accidents de voitures, alors on les arrache, de plus en plus. Pour pratiquer cette tuerie, les édiles avancent des arguments : ces arbres ont des maladies, ils sont pourris, le ver est dans le fruit… Vingt-et-unième siècle, adieu la poésie…

Dans la cour de mon collège se trouvent dix imposants platanes. Ils sont alignés en bordure sur trois côtés. Ils mesurent environ vingt-sept  mètres de hauteur et sont sans aucun doute très vieux. Ont-ils connu Napoléon, le Grand. ?

Toute l'année, ils renouvellent leur écorce en laissant tomber des sortes de copeaux, d'étranges plaques de peau. Nous aidons cette mue avec nos ongles qui s'abîment à déshabiller un tronc devenu, soudain, tout lisse… En hiver, ils ont perdu presque toutes leurs feuilles : on peut alors bien distinguer toutes les branches, noueuses et tordues qui s'étendent jusqu’au ciel. Quelques fruits ronds et rugueux, appelés châtons résistent encore à la cime des arbres. L'ensemble des couleurs est terne, gris verdâtre, depuis les racines jusqu'au sommet des branches. Parfois, ils font penser à des bêtes aquatiques venues des fonds des abysses, susceptibles de faire fuir les innocents collégiens.

Mais ces arbres sont utiles : dès les premières chaleurs torrides de juin, ils projettent de vastes ombres sur la cour. En outre, tout au long de l'année, ils constituent un refuge pour des

 

dizaines d'oiseaux : dès huit heures du matin, leurs chants ou leurs piaillements viennent perturber les cours du premier étage, et font pester un peu le professeur, déjà bien occupé à maîtriser les vingt-sept moineaux dissipés de sa classe. Mais, au printemps, c'est vrai, leur énorme tête touffue de feuilles neuves cache à nos regards furtifs la baratine blanche du Canigou. Alors, entre deux exercices de mathématiques et deux règles de grammaire, nous fermons les yeux et nous nous représentons le sommet du vieux géant pyrénéen. Et puis, il n'est pas loin, notre Canigou, à vol d'oiseau !

 

D'oiseaux, justement, reparlons-en ! Il n'est pas rare qu'un pigeon bleuté vienne soudain se poser sur le rebord d'une fenêtre de la salle dix-neuf, celle d'espagnol, toute tapissée de posters représentant des sites castillans. (photo J.P.B.) Cet animal, qui vient nous narguer de toute sa liberté, c'est l'irruption de la fantaisie dans le bel ordonnancement du cours. Des noms …d'oiseau circulent dans la salle! Oui, la montagne et l'oiseau, c'est une belle fable, c'est la nature au cœur de la ville, en plein cœur de cette prison scolaire à l'architecture napoléonienne…

 

Pour les agents de service, il faut être juste, le platane n'est pas tout à fait synonyme de poésie ; la chute incessante des feuilles rend leur travail répétitif et ingrat. Mais, qui sait, en balayant, peut-être se rappellent-ils leurs années d'école, jonchées de feuilles mortes, symboles des années d'enfance qui s'égrènent dans l'insouciance d'un temps inestimable…  

 

Parler des platanes me fait penser au village de mon grand-père : à Montoulieu, on trouve un véritable géant. Il est situé au beau milieu de la place en face de l'église. C'est un arbre deux fois centenaire, - enfin, c'est ce que l'on m'a dit. Il faut les bras horizontaux et joints de quatre enfants pour en faire le tour. Il a été planté peu après la fin de la révolution française. Chaque année, lors de la fête du village on le décore d'un ruban, d'une cocarde tricolore. Pour le quatorze juillet, une fanfare joue les airs militaires et notamment la Marseillaise. On y trouve aussi un café appelé "le vieux platane", où tous les dimanches matins les anciens viennent boire leur petit muscat et jouer aux cartes. Pendant ce temps, leurs petits-enfants se réunissent au pied de l'arbre. Il leur arrive parfois de graver leur prénom sur l'écorce tendre. J'ai souvent essayé de déchiffrer ces boursouflures : des initiales, des dates, des cœurs, des prénoms, des déclarations d’amour, mille signes cabalistiques… Bien sûr on peut apercevoir le mien, qui date de mille neuf cent quatre vingt dix-huit : je l’ai gravé à l'aide d'un clou trouvé par terre !

 

Et puis il y a les platanes du quartier où je vis actuellement ; il s’agit du boulevard Clémenceau, dont les extrémités sont balisées par deux magasins célèbres et populaires de Perpignan : les Galeries La Fayette et les anciennes Dames de France. Chaque année, en automne, ces monuments de la nature abritent des milliers d'étourneaux à la recherche, à la tombée de la nuit, d'un peu de chaleur, après leurs escapades diurnes et gourmandes dans les vignes alentour. La municipalité a inventé un enregistrement atroce destiné à les effrayer et à les faire déguerpir: il n'y a guère que les petits enfants et les vieillards attardés jusqu'à la fermeture des magasins, qui ont peur…

Ces platanes sont majestueux et ils me donnent une impression de vertige. Leurs branches et leurs ramures sont pour moi des mains de Cyclopes, sortis de terre pour soutenir le ciel.

Hélas, ce début d’année 2008, subrepticement, durant les vacances de Noël, dans le désert silencieux de la cour, d'habitude semblable à un vacarme de basse-cour, ils ont, sans rien dire, sans rien nous demander, décapité nos chers arbres; ils ont osé couper leurs gracieuses mains, à nos platanes. Ce sont désormais des troncs ridicules et impuissants qui seront vite déterrés. Pendant les vacances de février..?   Que de crimes et de forfaitures sont commis, le temps d'une vacance..!        

Le ciel, sans ces piliers antiques, ne risque-t-il pas de nous tomber sur la tête..?