SOUTINE à Céret et à Paris (Pinacothèque de la ville)
23 01 2008
En ce premier de l'an 2008, je ne m'attendais pas à retrouver Soutine, ici à Paris, et dans un musée qui m'était inconnu. Salles obscures qui descendent vers une sorte d'enfer du métier de peindre...
Je m’attarde surtout sur la période de Céret ; Chaïm l’exilé, le marginal, y vécut pauvre et incompris, de 1919 à 1922. Dans la cité cerise du Vallespir, il peint les maisons, les places, les platanes. Surtout ces arbres qui conviennt plus aux artères pour marchés conviviaux qu’aux bordures de routes départementales.
Période folle de Céret, barbouillis rouge, vertige, tourment causé par le vent du nord et le mal intérieur. Montagnes, platanes, on ne reconnaît pas la sous-préfecture assoupie au pied des Pyrénées. Elle tourne comme un manège. Soutine brasse ses pots de peinture. Il invente une nouvelle modernité, ce « style » qui est la marque des innovateurs.
Rien à discerner, par exemple, dans le Paysage aux figuiers de 1920/22. Il en est de même et à peine un peu de réalisme dans Les grands arbres bleus de Céret (1922) : des habitations, à gauche, et un grand feu d’artifice d’arbres ; encore un bouquet de platanes ! Voici pourtant le décor de la ville cubique du Vallespir : l’Etal de la boucherie, daté de 1919 et, encore Les platanes de Céret, le Paysage au grand arbre, le Couvent des Capucins, tous de 1920. Ou, enfin (mais tout Céret n’est pas réuni là ; j’avais vu d’autres œuvres lors de la fabuleuse rétrospective du MAMOC de Céret, en 2000), la Colline de Céret, de 1921/22. On est pris de transe face à cet expressionnisme, à cette subjectivité dite exarcerbé ou mieux, comme l’a écrit Elie Faure, en 1929, face à ce « lyrisme de la matière ».
Je reviens vers Les Capucins, vaste lieu acheté par Burty Haviland et offert aux artistes en quête d’atelier, les Soutine, Picasso, Braque, Manolo… Cette habitation massive est un nuage triangulaire blanc et rouge dans un ciel d’arbres : la toile est saturée de traits gouacheurs… Ce fou de peinture éprouve le besoin de combler l’espace, de remplir la surface, mise en reflief par les coups de poings des pinceaux.
Les objets tout en longueur semblent l’intéresser, poissons, harengs, pain et violon rouge côte à côte, en parallèle, tombant vers le bas du tableau. pour les personnages, étirés vers le bas plus que vers la verticale mystique des visages du Greco à Tolède. Les lièvres, volailles, moutons, poulets au mur de briques sont tous pendus ; la pesanteur de la mort étirent de même les personnages qui semblent, eux aussi, suspendus au-dessus du néant de la vie. Tel Soutine.
Un attroupement cerne le portrait de La folle, 1919, aux grosses mains noueuses posées sur les genoux On s’étonne de la signature à l’envers dans Le bœuf écorché (1925, musée de Berne) mais ce n’est pas une erreur ou un égarement : voir l’érudition du catalogue.
Face au Grotesque de 1922 (propriété du MAM de la ville de Paris), le promeneur du 21° siècle se croit devant un Francis Bacon ; Soutine a enfanté les provocations de l’Anglais déformateur.
Mais quand, à Vence, à partir de 1929, les arbres se calment et sont presque réel et immobiles, c’est que l’artiste a trouvé un équilibre, grâce à la reconnaissance et à une existence plus cossue.. ? Le style est soudain moins fort, moins puissant, moins terrifiant. Plus souriant, plus conforme au goût des gens, marchands et acheteurs, il est devenu plus insipide, jusqu’à la fin. Il ne reste qu’à sortir. Non, il faut revenir à la période rouge céretane… (8 Place de la Madeleine, jusqu'au 8 mars 2008)
A propos de platanes, il faut revenir, là aussi, à Julien Gracq. Je lis dans ses Lettrines ou journal d'un lecteur exigeant (la plupart des écrivains donnent plutôt à voir leurs... latrines !) ce paragraphe célébrant le héros cérétan et soutinien : "Céret consacre ses rues à la gloire du platane. Enormes, crevant au-dessus des toits en dômes orageux, couvrant rues et tuiles d'une neige de feuilles roussies, écartant de chaque côté les façades de leur poussée turgescente, ils sont ici comme les colonnades d'un Parthénon arborescent que la broussaille naine des maisons aurait colonisé." (édition La Pléiade, page 239)
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