Publi le vendredi 16 mai 2008

Sénèque l'espagnol : éloge de la mort

16 05 2008

Sénèque l’Andalou. Eloge de la mort pour mieux vivre.

 

Le philosophe est né en moins 4 à Cordou et il meurt à Rome en 65, obligé, sur ordre de l’empereur Néron,  de se trancher les veines : « …non sans raison, car attendre le bon vouloir de son ennemi pour mourir 3 ou 4 jours plus tard, c’est faire le travail d’un autre. », écrit-il dans la lettre 65, à propos d’une femme de tête, Scribonia.

La correspondance entre Sénèque et l’ami Lucillius, fonctionnaire originaire de Sicile, commence en 62 ; suite d’exercices spirituels, ce livre d’amitié est destiné à amener peu à peu l’ami à la sagesse, et, lecteur-ami, je me sens devenir, au fil des pages, un peu moins bête, un peu moins veule ! Les premières lettres, comme pour séduire, font l’éloge de l’épicurisme, ou plutôt de cet « hédonisme » facile pratiqué alors à Rome : « Embrasse toutes les heures » ; pendant que tu la diffères, la vie passe en courant. »

Les dernières missives retrouvées conduisent l’ami, le frère, vers la doctrine stoïcienne. Comment s’opère le passage et l’initiation à la sagesse ? Sans doute par la réflexion sur le temps (les deux premières bellissimes lettres) et la mort, qui traverse cette philosophie épistolaire, monument de 180 lettres, admirable car écrit avec clarté et précision. Ecritue limpide, compréhensible : Sénèque ne serait-il pas un vrai (un grand) philosophe.. ?

C’est ainsi que la mort, peur de la peur, obsède l’homme de façon vaine : « Ne sois pas malheureux avant l’heure », « Nous augmentons notre mal, nous le créons de toutes pièces, ou nous le devançons. » ; il s’agit de surmonter cette angoisse, mais quelle tâche difficile :

 « C’est un grand exploit de vaincre Carthage ; c’en est un plus grand de vaincre la mort ! » (lettre 13)

 N’ayons plus peur car la camarde marque la fin de toutes nos souffrances : « A ceux qu’elle libère, elle laisse le meilleur en leur enlevant leur fardeau. » : sa venue assurera notre sérénité éternelle : « On a bien tort de craindre la mort : grâce à elle, on n’a plus rien à craindre. » (lettre 24) En effet, « la mort est à ce point éloignée d’être un malheur, qu’elle éloigne de nous la crainte de tous les malheurs ! » La mort fait partie de la vie et du cycle de la nature : « Il a refusé de vivre, celui qui ne veut pas mourir ! La vie en effet nous a été donnée avec la mort pour condition : c’est vers elle qu’on marche. Quelle folie de la craindre ! » L’homme a peur de l’idée de la mort, de cet état pour l’éternité, mais il faut sortir de ces pensées de futur impensable et vivre dans la réalité présente : « La mort ne cause aucun mal : pour ressentir un mal, il faut exister ! » (lettre 36)

Si les lettres à Lucilius nous parlent tant de la mort, c’est pour revenir à la vie ; repenser la vie pour mieux la vivre ; face au caractère absolu, intransformable, fatidique, de la mort, l’homme n’a qu’une alliée, la vie. Cette richesse unique, comment la penser avec enthousiasme ? Pour renverser la célèbre formule de Montaigne : « Vivre, c’est apprendre à mourir. », l’homme moderne semble préférer celle-ci : « Penser à la perspective de la mort, c’est apprendre à vivre. »

Le philosophe, qui veut nous éloigner de l’obsession de la mort et du suicide, se détruit le 19 avril 65, en se tranchant les veines sur ordre de Néron. Lui qui écrivait, dans la lettre 24 : « Quoi de plus ridicule que de rechercher la mort quand on a rendu sa vie impossible par la crainte de la mort ! » Lui qui définissait ainsi la décision de se tuer soi-même : « Quel plaisir trouverais-tu à faire le travail d’un autre ? »

Il faut laisser la mort faire son métier, sauf dans les cas d’extrême souffrance (un exemple récent, d’une femme atteint d’un cancer aux yeux et au visage, a mobilisé les médias qui ont hésité à montrer des images d’un être humain devenu un monstre à l’insoutenable laideur). Sauf quand un tyran vous empoisonne la vie…Sénèque est alors devenu maître de sa propre mort. Mais durant les trois ans qui ont précédé sa fin, mince laps de temps qui lui a permis d’écrire à son ami, il est vraiment devenu maître de sa propre vie… crâne de cristal aztèque du British Museum (considéré comme faux depuis 2005)