Publi le jeudi 08 mai 2008

Jacques Gautrand : notre imagine-ère

08 05 2008

Invité du blogabonnel, le journaliste et écrivain Jacques Gautrand, d'origine catalane (illibérien) et vivant à Paris. Son point de vue :

        Comprendre notre imagine-ère 

 

    Les Aborigènes d’Australie ont une conception du monde différente de la nôtre. Ils pensent que rien d’important n’arrive au quotidien s’il n’advient pas d’abord dans le rêve. Dans leur culture ancestrale,  le « Dreamtime » préexiste à ce que nous appelons le monde réel et en détermine tous les éléments. Une femme n’aura pas d’enfant tant qu’elle n’aura pas rêvé de son futur enfant… Le « Dreamtime » abrite et englobe toutes les forces de la création, ainsi que les ancêtres, les grands mythes fondateurs, les totems qui déterminent les lignées, les clans…

Notre civilisation rationaliste et hyper technicienne paraît à des années lumières de cette conception du monde. Et pourtant… Je crois que ce que j’appelle notre « imagine-ère » a des similitudes avec le « Dreamtime».

Depuis l’invention du cinéma, puis de la télévision et du multimédia avec la fabuleuse expansion du système planétaire des médias et des écrans, nous sommes immergés dans un monde imaginaire (= faits d’images, de signes et de représentations) qui façonne et métamorphose la vie réelle. Au point de faire oublier l’artifice.

A la fois miroir et loupe de notre modernité, le système des médias et des écrans a le pouvoir extraordinaire de nous projeter et de nous enrôler instantanément dans un univers qui n’est pas une simple « reproduction» du réel (au sens où l’étaient jadis les images d’Epinal) mais une véritable augmentation, une extension continue de la réalité.

Un monde sans limites, plus attrayant que le vrai …et qui finit par nous paraître plus vrai que le vrai !

C’est notre utopie moderne (étymologiquement = non lieu) incarnée sous nos yeux, hic et nunc, par la magie des images électroniques. Voir le succès de Second Life.

Nos technologies audiovisuelles sont devenues tellement sophistiquées qu’elles réalisent une hybridation entre le réel et l’artificiel; qu’elles brouillent les repères traditionnels entre ce qui relève de la réalité et de sa représentation, de sa mise en images.

Diffusant, avec une puissance sans précédent comportements et styles de vie, modèles et archétypes, le système des médias et des écrans est devenu le principal agent de socialisation : par identification, projection et mimétisme. Depuis deux décennies, nos enfants passent plus de temps devant les écrans qu’à l’école…

Nous abordons le monde et les autres à travers les représentations que nous nous en faisons. Or désormais ces représentations se nourrissent principalement de l’imaginaire collectif produit à jet continu par le système des médias. D’où la force des images, des modèles, des icônes populaires, des stéréotypes et la fascination des mondes virtuels dès les plus jeunes années.

Recyclant en permanence les événements heureux et malheureux de la planète, le passé et le présent, mêlant information et fiction, actualité et spectacle, explication et divertissement, révélations et sensationnel, stimulant nos désirs comme nos peurs, ce système comble en tout être humain son besoin invétéré d’admiration et d’adoration. 

L’univers merveilleux des écrans nous console des limites de notre vie de simples mortels. Il nous fait vivre par empathie ou par procuration la vie des autres, anonymes ou célèbres.  Il nous rend instantanément familier de l’intimité des grands et des puissants de ce monde, comme des populations les plus lointaines, dans leurs joies ou leurs drames. C’est pourquoi il est selon moi le seul vrai rival des religions et des grandes idéologies en déclin : c’est  la principale force qui rassemble et qui relie les hommes autour de l’autel lumineux des images.

On remarquera qu’à une époque d’individualisme exacerbé, le système des médias et des écrans crée du collectif et de l’universel en rassemblant les peuples autour de grands événements à portée planétaire. Il fait naître d’immenses « communautés d’émotion » autour de personnalités ou de moments emblématiques (Chute du mur de Berlin, mort de Diana, attentats terroristes, otages exécutés ou libérés, Mundial, J.O., etc.)

Le système des médias et des écrans est aussi le plus puissant moteur de la consommation de masse en répandant à l’échelle du monde le désir mimétique pour de nombreux produits et références. Modes vestimentaires, objets cultes, pratiques alimentaires, sportives, esthétiques, loisirs… se « globalisent » rapidement via le réseau des médias. Internet, en particulier, se révèle une caisse d’amplification et un accélérateur d’une puissance inégalée.

Marketing,  publicité, films, séries TV, clips, blogs, Peoples et star-system, entertainment et sport-business…exacerbent sous toutes les latitudes l’envie d'accéder aux signes extérieurs du "bien-être", aux objets à forte valeur ajoutée symbolique qui sont les signes distinctifs de l’univers merveilleux des écrans.

Au fur et à mesure que le niveau de vie augmente, la consommation s’oriente vers des produits à forte charge symbolique. On n’achète pas seulement une valeur d’usage, mais une valeur d’image : on n’achète pas un yaourt mais une promesse de santé et  de forme ; on n’achète pas un savon mais une promesse d’esthétique ou de jouvence; on n’achète pas un véhicule mais un style de vie… On n’achète pas qu’un bien mais aussi du lien social. C’est pourquoi la consommation d’objets « relationnels » explose : mobiles, portables, multimédia, GPS, etc.

Autant notre époque est matérialiste et hyper technicienne, autant on constate dans les comportements, les aspirations et les paroles des gens un retour en force de la pensée magique (voir, entre autres, le succès de « Da Vinci Code » ou de « Harry Potter »).

Dans ce contexte, n’en déplaise aux « No logos !», si les marques conservent une grande puissance de séduction, c’est parce qu’elles ne se réduisent pas à une étiquette, à un « label », mais parce qu’elles promettent l’accès à un univers en soi, porteur d’imaginaire et de merveilleux. Les marques orchestrent la liturgie laïque de nos aspirations profondes au bonheur, à la rencontre de l‘autre, à l’amour, à la considération, à l'empathie fusionnelle, au paradis perdu... Agents de " reliance " et de reconnaissance, elles sont des signes d’appartenance, elles cimentent des communautés d'émotions, des " tribus " d’initiés, de fans clubs, de " Gentils Membres " du Village mondial…

Dans leur fonctionnement et leurs stratégies, les entreprises doivent tenir compte de l’importance des imaginaires et de la puissance des représentations collectives. Mais pas simplement comme technique promotionnelle ou aubaine publicitaire.

Quelle est la charge symbolique des biens et des services qu’elles proposent ? De quelles représentations sont-ils porteurs ? 

           De même, dans les valeurs qu’elles affichent comme dans leurs styles et méthodes de management, les entreprises ont intérêt à prendre au sérieux les imaginaires collectifs ; à être davantage en résonance avec les attentes et les aspirations sociétales que recèlent ou révèlent les multiples expressions de notre « imagine-ère ». Et surtout ne pas croire que les effets d’annonce ou les prouesses du marketing  suffisent. Attention aux promesses qui s’écrasent sur le mur du quotidien lorsque on éteint les écrans.

 

* Jacques Gautrand est journaliste et consultant. Il est l’auteur de « L’Empire des écrans » (éditions le Pré aux Clercs). Il peut animer des conférences-débats ou des séminaires sur ces thématiques.

Retrouvez Jacques Gautrand sur www.consulendo.com




Portugal de la Révolution des Oeillets : 34 ans déjà..!

08 05 2008

 

Portugal du 24 avril 1974 : LA PAROLE DES MURS          

 

            (Texte écrit au Portugal en avril 1974 et publié dans la revue Expressions méditerranéennes, n°8, hiver 1976, Perpignan – Non revu pour la présente publication - D’autres reportages sur ce sujet ont été publiés dans Méditerriennes, avril 2008. – J.P.Bonnel)

 

           Au Portugal, les murs, s'ils ont des oreilles, celles de la Social-Démocratie, de la C.I.A. et autres O.T.A.N., ont surtout de larges bouches à témoigner de l'histoire. L'imagination des façades qui avait éclaté un certain mois de 1968, déjà clas­sé dans les archives des historiens-fossoyeurs, déjà belle dormante au bois des mémoires, déjà mythologique, donne à voir, au pays des oeillets rouges, une vaste chorégraphie de couleurs, un immense poème témoin d'une révolution permanente qui s'accroche à la vie et qui refuse de sombrer dans l'électoralisme des uns et dans la bureaucra­tie des autres.

     Les affiches, dessins, posters, slogans qui couvrent les villes et les campagnes et qui font entendre une parole "pluraliste", plurielle, ont plus qu'une valeur historique, sociologique ou sé­miologique. Ils renseignent d'abord sur la géo­graphie politique du Portugal - on peut dire mê­me : sur la "topographie" politique, tellement ces signes, ces graphismes, font corps avec la terre lusitanienne, tels ces slogans et sigles peints sur le bitume.

     En effet, cette parole disséminée en formules de lutte, d'espoir, de revendication ou de simple prosélytisme, délimite dans le pays l'influence plus ou moins grande des différents partis politi­ques. C'est ainsi que les affiches et les initia­les "P.C." du Parti Communiste se rencontrent principalement dans les zones urbaines et surtout à Lisbonne, lieux où le parti d'Alvaro Cunhal est le mieux implanté. Dans les zones agricoles, le Sud, en particulier la région de l'Alentejo, où les ouvriers agricoles sont nombreux et ne possè­dent pas, comme les paysans du Nord, leur petite propriété, qui voit fleurir les anciens "vota P.C.P." électoraux ainsi que le symbole de la faucille et du marteau croisés. L'extrême gauche, elle aussi, n'a d'implantation réelle que dans 1es ban1ieues ouvriêres et les sigles du "MRPP", du "MES", du "PRP-BR" (Brigades Révolutionnaires, re­devenues clandestines depuis la constitution du dernier gouvernement "modéré"), tapissent les murs des principales villes du Portugal : Porto, Lisbonne, Coïmbra, Sétubal...

     En revanche, le parti socialiste s'impose par le fourmillement de son sigle "P.S." : c'est in­contestablement le parti le plus "impérialiste", géographiquement parlant. Il est présent partout. A propos du sigle: "P.S.", il faut remarquer au passage l'aspect ludique et créatif de cette ba­taille pour l'occupation scripturale et graphique du territoire mural. Ainsi, les adversaires du parti socialiste ont ajoutés au "SR des initiales "P.S." deux barres obliques, symbolisant ainsi le dollar. Ils veulent montrer, par ce détour­nement du' message originel, que le parti de Mario Soarès puise son idéologie dans le monde capita1is te occidental, que c'est une organisation conser­vatrice, réactionnaire... Géographiquement, l'af­fichage et le "bombage" socialistes ont une gran­de ampleur dans les campagnes, dans la région du Nord (Tra-os-montes) agricole et croyant, à Porto surtout, en ce qui concerne les villes, cette implantation ressemble étrangement... à celle du "Parti Populaire Démocratique" (PPD), dont les affiches prônent sans ambiguïté la Social-Démo­cratie.

     Les organisations de droite (le "CDS" princi­palement) et d'extrême droite (Fascistes et Monar­chistes) égrennent leurs slogans de façon diffi­cilement cernab1e. Cependant, on les trouve surtout dans les localités où le Clergé portugais exerce une grande influence sur la population ru­rale.

L'analyse des affiches des partis politiques portugais est encore enrichissante si on considè­re les sujets et les individus que ces photogra­phies véhiculent. Ainsi, les communistes montrent des gens du peuple (ouvriers, commerçants, fem­mes, jeunes), souriants, fraternels. La scène, les portraits sont rassurants avant tout : pas de violence mais au contraire une image de la vie simple, image si étudiée qu'elle irrite par sa démagogie manifeste. Il ne faut pas choquer : la photo est traditionnelle. C'est Epina1 au Portugal des communistes.  Le parti socialiste, lui, se contente d'arborer des attitudes et des gros plans de son leader. C'est le culte de la personnalité: on exploite la popularité tissée de compromis-compromissions du tribun pour rallier encore des sympathisants, à droite (surtout) et à gauche, en jouant sur l'anticommunisme. Le peuple est absent de ces icônes ; seul Soarês est présenté, de façon évi­dente, comme futur chef de l'état portugais, com­me président d'une "démocratie libérale avancée".

 

   L'Extrême-gauche uti1ise, quant à elle, sur­tout les représentations de foules en mouvement, en train de manifester, ou bien des affiches plus abstraites, plus théoriques, où la plus grande initiative est laissée aux mots. Les nuances signifiantes de cette branche de plus en plus dominante de la communication qu'est l'écriture murale où par1erie et imagerie se mê­lent intimement, ne sont pas à dissocier du domai­ne esthétique. Si le message politique mural est destiné à convaincre sans détours, il est souvent l'occasion d'une recherche picturale. On peut af­firrnçr sans crainte que la production révolution­ naire murale au Portugal a été, pour l'instant d'une bien pauvre originalité. On est bien loin des vastes fresques mexicaines d'un Siquieros, ou des peintures révolutionnaires sur les murs chi­liens, par exemple. Seule, une immense peinture du parti communiste, couvrant sur une dizaine de IlIètres tout un pan de mur dans une artère de Coimbra, présente un réel intérêt. Mais l'imagi­naire révolutionnaire demeure naif, caricatural : on a l'impression de se trouver devant un graphis­me enfantin. De petits personnages peints en cou­leurs primaires très voyantes tiennent les objets caractéristiques de leur appartenance sociale (le marteau, le fusil, la faucille...). L'Extrême­ gauche (marxiste-léniniste) et les comités ou­vriers de base présentent un déroulement graphique  d'où jaillissent des drapeaux et les protago­nistes de la révolution portugaise : le soldat, le marin, l'ouvrier, et le paysan, poings tendus et visages durs. Les lieux communs, les archéty­pes de la révolution sont là, s'inspirant à la fois du Guévarisme et de la Révolution d'Octobre.

 

      Et le M.F.A., dans tout ce1a ? Le mouvement des Forces armées est, lui, le mouvement politi­que matérialisé par les affiches et les slogans de la manière la plus discrète, la plus anodine. Seul, le célèbre oeillet rouge, témoigne de sa présence. En outre, les affiches du M.F.A. sont très rares, occultées par toutes les autres. Par cette modeste présence méme, le M.F.A. apparaît comme l'organisation officielle, la seule qui tienne les rênes du pouvoir. Cette absence de pro­pagande, cette assurance, montrent qu'il est le seul véritable maître de la situation et que les autres organisations politiques devront s'en sou­venir avant de tenter quoi que ce soit.

    En face de cette discrète "parole" de l'armée, le défoulement verbal et graphique, le pu1u11ement fébrile des slogans et des affiches, le flot vio­lent du discours politique, révolutionnaire ou conservateur, la production polymorphe (expres­sions artistiques ou messages de propagande) nés le 25 Avril 1974, révèlent, qu'au Portugal, la parole est bien vivace et libre. Mais aussi, ils témoignent des faiblesses d'une révolution empor­tée vers un avenir sombre; ils montrent que les diverses organisations qui soutiennent vraiment ou qui prétendent soutenir les acquis de cette ré­volution, ont enfanté une parole pulvérisée en prônant leur idéologie respective propre au lieu d'offrir un discours, pluriel certes dans ses nu­ances, mais unitaire dans ses grandes lignes.

      Pour combien de temps encore les murs portu­gais auront-ils la parole ?

 

P.S. Les murs. depuis quelques temps, semblent s'être tus au Portugal. La reprise en main du pays par le gouvernement "modéré", le retour de "l'ordre" vient de mettre un terme au mouvement populaire engendré le 25 Avril 1974. La révolu­tion s'estompant pour laisser plaae à un pouvoir libéral qui préférera donner la présidenae à l'arriviste Soarès plutôt que de laisser au peu­ple un réel pouvoir de déaision et d'aation, nous en sommes, hélas, à l'heure des bilans. Il faut signaler quelques ouvrages intéressants sur la révolution portugaise :  1) Le point de vue aommuniste : "PORTUGAL, L'AUBE DE LA LIBERTE", d’ A lvaro CUNHAL.  

2) L'opinion de l' extrême-gauahe : La révolution en marche (aolleation 10-18)  

3) Deux études favorables aux soaialistes :  NAISSANCE D'UN NOUVEAU PORTUGAL,  de M. HANGOR (Seuil) et LES SOLDATS SOCIALISTES DU Portugal, de Moreira ALVES (Gallimard) 

4) Enfin, de  C. Braeckman : LA REVOLUTION SURVEILLEE, Ed.Rossel, Bruxelles 1975 photos JPB