Publi le vendredi 04 juillet 2008

Albert COSSERY, de la Louisiane au Paradis

04 07 2008

            

   Coïncidence : je viens de lire, dans « Le Monde des livres » du 27 juin, les articles consacrés à la disparition de Cossery, ceux de G. Henein et de G. Moustaki : « A l’aide d’une canne, il trouvait l’énergie d’arpenter quotidiennement la distance qui séparait l’hôtel de la Louisiane du café de Flore… ». Et puis, une heure après, à peine, je reprends le livre de Michel Manoll consacré à Saint-Exupéry ; et là, page 42, je lis : « …Dans sa petite chambre de l’hôtel de la Louisianr, rue de Seine, St-Ex se penche sur des problèmes ardus de mathématiques… » En 1919, 20 ans avant Cossery, l’auteur habitait une petite chambre, la même, peut-être, du même hôtel ! Ce n’est pas important, mais ça me touche, car ces deux écrivains me touchent, tout simplement…

Je redonne à lire ici mon texte écrit en 2000, à l’occasion de la venue de Cossery à Perpignan (publié dans Catalognarts, Les Presses littéraires) :

 

Albert COSSERY - Le silence de l'écrivain -

 

Les ors, les fresques, les toiles à la Puvis de Chavane, tout est là, rutilant, presque beau, dans cet hôtel privé désormais accessible au public. Une touche de baroque, une odeur de décadence, un luxe  au goût de luxure, ce lieu nous rappelle les années d'étude et de lecture à l'ancienne bibliothèque municipale. L'hôtel Pams, de Perpignan, qui sert de décor pour la remise du prix Méditerranée 2000, est plus vaste et plus tape-à-l’œil que l’hôtel, où l'écrivain franco-égyptien loge, rue de Seine, à St-Germain, depuis... soixante ans. Plutôt que de considérer cet univers suranné, plutôt que de répondre à l'invite de la nudité qui tend ses bras au soleil et aux arbustes du patio, nous demeurions des heures dans la haute salle d'étude où les rayonnages montaient sans vergogne jusqu'au plafond. A présent, les livres sont partis, un peu plus loin dans l'avenue, et le regard peut considérer les murs, les parquets et les plafonds à caissons. Le bois est partout, des pieds à la tête, des parquets bavards jusqu'aux boiseries sculptées.  Et l'écrivain, « je ne fais que raconter des histoires, vraies », est là, tout près, et l'attente, prolixe, pour la dédicace, laconique, permet de détailler un tableau de grand format - d'Auberge de..?- représentant un couple d'amoureux posé sur la colline de la maison Pams de Collioure…L'échange, avec Albert Cossery, est rapide, feutré. Un regard, un sourire de connivence, un merci, un au revoir, et le retour du silence…

Il aurait sans doute fallu s'en tenir à ce silence… Et partir, pour lire…

Mais le voyeurisme: nous ne sommes que des hommes! Lui, le dieu, il se tient, roide, impassible et silencieux, au cœur de l'estrade officielle, où il a été posé comme un phénomène de cirque.

Alors, place au bruit! Les discours se succèdent, de bonne facture, il est vrai, malgré le ronron du protocole. Les politiques et les argentiers ont conscience que l'auteur qu'ils célèbrent, ce samedi matin d'octobre, parmi ce faste immobilier - quand Les couleurs de l'infâmie s'adresse à ceux qui ont compris que "la vie est ailleurs que dans la possession des biens matériels" - et cette vieille foule de curieux et de professionnels du livre et de la parole, est leur ennemi.

Inclassable, marginal, réfractaire, pauvre et orgueilleux, Albert Cossery, qui ne rit point, qui ne dit mot - mais ne consent pas pour autant - n'a pas le moindre froncement de sourcil à l'écoute des parleries qui l'encensent. Il pratique, dans ses livres, la dérision, l'ironie. Et, dans le beau monde, le silence pesant, accablant, bouleversant. Son livre ne dit pas le beau monde, mais le monde beau du peuple cairote ou des passants de Paris. Il raconte la vie d'Ossama, « pour qui le dénuement le plus ostentatoire était la marque indubitable de la vraie grandeur » (1); il  fait parler ces anonymes qui «se demandent par quelle honnêteté du destin ils étaient si pauvres dans un pays aussi riche ».  Il est engoncé dans son costume de dandy anachronique, et ses habits  lumineux montrent la futilité des modes et des modernités. Assis, entre sa craquante éditrice, sensuelle et parisienne à point, et les maîtres du temps, du temps provincial, très local, et même ultra, c'est un corps maigre, vieux, sans mouvement. Une statue parmi les causeries. Sa tête est là, au rendez-vous de la remise d'un semblant de vie, comme un laps de survie, une impuissante gâterie. Les yeux, seuls, expriment une apparence de vie. Cossery semble être autre part, loin de ce remue-ménage médiatique (les prix littéraires sont rarement l'occasion d'un fructueux remue-méninges…); il se tient dans le froid mépris pour la facticité des remises de médailles, qui le rend comme fier, au-dessus de la mêlée, et son mutisme est, pour toutes les belles médailles du monde, un insondable revers… Il est posé - posté! - à la tribune, tel un vieux gamin sage  et obéissant, mais son regard est d'outre-tombe…

Cependant, il est, sans doute, heureux en secret, heureux d'apercevoir ses lecteurs, même si une grande partie de l'assistance ne l'a pas lu; même s'ils sont venus voir, à l'heure du marché, ou de la messe, un phénomène de foire, un rescapé des luttes éditoriales et littéraires, un écrivain reconnu sur le bien tard; même si de nombreuses veuves endimanchées pour ce samedi de tramontane, rendant les mises en plis auburn plus modestes; même si les nombreux pros du cocktail et du vernissage n'attendent que l'instant licencieux où ils pourront plonger leurs doigts ignares dans les plateaux sucrés-salés du Centre méditerranéen de littérature. Les paroles de ceux qui se sont donné le droit à la parole comblent le silence de l'écrivain stoïque, apparemment insensible aux louanges qui lui sont adressées. Figure triste, dressée comme un fanion au milieu du désert : l'écrivain n'a rien à dire. Il a à écrire, à inventer, à témoigner : "Cela me soulage de constater chaque jour que le bonheur n'est plus l'apanage des puissants." (2)

 Le rossignol de Cossery chante dans chaque page; il ne chante plus dans sa gorge. Cossery a la mort dans la gorge, depuis une opération du larynx : « Je suis vivant, c'est l'essentiel. », dit-il, simplement. Mais la non-invitée, même, semble subir les rebuffades de son impavidité, car l'impassible Cossery - l'impossible, aussi, le scandaleux : "Sache que quelqu'un qui n'établit aucune différence entre un banquier et un voleur ne peut être catalogué comme fou. C'est l'unique critère pour évaluer la santé intellectuelle d'un individu."  (3) - est indifférent à la mort et à cette vie moribonde que perpétue le cérémonial bourgeois.

Pourtant, ils lui donnent raison, ils s'autocritiquent, ils se découvrent soudain lucides: toutes nos gesticulations sont futiles, absurdes, dérisoires… Celui-ci célèbre le peu, le rien, la misérable humanité, et la formidable force de dérision de cette œuvre, mais dans quelques instants, dès le retour à la rue, dans la fébrilité de le puissance et du pouvoir, il refera comme avant, il poursuivra le théâtre d'ombres, il célébrera l'hypocrite existence…

On laisse, ils laissent Cossery à sa solitude hautaine. A son indifférence sereine et souveraine. A son bonheur, aussi, peut-être, d'homme déraciné, exilé, à son dénuement de philosophe antique : on s'attend à le trouver sur l'agora, dans son tonneau.

 On a laissé Cossery aux griffes de la mort. A celle-ci, on souhaite bien du plaisir!

 

 (1) Les couleurs de l'infamie - Editions Joëlle Losfeld (collection "Arcades"- Paris- 2000)- (2) Op. cit. p.47 - (3) Op .cit. p.26 (dans la même collection: Mendiants et orgueilleux, Dans la maison de la mort certaine, etc…) - * Oeuvres complètes aux éditions J.Losfeld. * Lire: Conversation avec A. Cossery, de Michel Mitrani et L'Egypte d'A.Cossery - Photographies de Sophie Leys (J.Losfeld-2005). 

                                                                                                               

                                                                                  le dandy était devenu momie ( lire le blog de P.Assouline)