Publié le jeudi 28 août 2008

Jim HARRISSON à Notre-Dame de CONSOLATION, Collioure

     Depuis le Casino de Collioure, où un solide cocktail a été offert aux auteurs et organisateurs du salon « Un livre à la mer », je monte vers Consolation. Vers Notre-Dame des pêcheurs, des pèlerins, des inconsolables. Nuit profonde me laissant admirer les lumières du village, du port, du château royal, en bas, près de la mer. Mais la route est étroite, il n’est pas question de se laisser aller à la contemplation du paysage. Il faut se dire que la beauté sera demain, comme depuis cent millions d’années, au rendez-vous…

Je monte dans la nuit ; à droite un parapet naturel de schistes ; à gauche, l’abîme, un vertige de vignes et de terrasses cultivées. En outre, à cette heure avancée du déjà petit matin et vu mon état quelque peu miné par l’ébriété, je dois faire attention…

            Je laisse le Rimbau, signalé tout droit, et je vire à gauche, toutes, dans le petit chemin qui descend allègrement. Le parking est rempli de touristes, des trente et un, des quatre-vingt-treize, des Allemands, des Anglais et d’autres plaques d’immatriculation, que je n’arrive pas à identifier. Voici l’entrée de briques, je suis l’allée que je ressens majestueuse, avec ses platanes centenaires, même si ma vue n’est pas très nette. Sans me heurter aux chaises et tables de la terrasse ni aux arcades et piliers en pierre de l’hôtel, j’atteins la chambre trois.

            Je découvre la pièce à deux heures du matin et je dois me lever à sept ! Je n’ai le temps de me familiariser qu'avec la douche et je m’abats, souche sèche, sur le lit qui ne me semble pas des plus moëlleux, mais peu importe…Et puis, une odeur familière habite, me semble-t-il, cette chambre. La réglisse, le bois de chêne, le pruneau d’un vin de Banyuls..Mais un Banyuls de Collioure ; oui, c’est ça, je le reconnais, j’en suis assez imbibé : la Tour vieille.. !

            La nuit est un ange qui passe... Le matin est déjà là et je peux observer la chambre : des plus monacales, un lavabo simple, une armoire fruste, un sommier sommaire, un wc rudimentaire ; surtout, une haute fenêtre, laissant passer peu de lumière : elle est petite et l’auberge est située sous des ombrages et au pied d’une immense forêts de marronniers. Me voici devenu moine, ascète… ? Non, je dois revenir dans la civilisation, la frénésie des livres, les conférences, les vernissages…

            A la réception, je trouve Mme Campadieu qui prépare le café et installe des brioches et des gâteaux. Sous des dehors froids et distants, Christine n’en est que plus séduisante. J’amorce une timide conversation :

-Vous êtes Christine ? On s’est parlés au téléphone, pour la chambre ; je devais rentrer très tard…

-Ah, c’est vous, du salon du livre ! Oui, et je vous ai laissé la clef sur la porte.

-Je l’ai trouvée, je vous remercie, et personne n’avait volé les serviettes ou les rouleaux de papier…

-Il manquerait plus que ça ! Mais ici, c’est calme, nous n’avons jamais eu de vol à Notre-Dame de Consolation…

-Tout a l’heure, j’ai senti une drôle d’odeur près du lit, pas désagréable d’ailleurs, un fumet de Banyuls…Etrange, non.. ?

-Oh ! Je suis désolée. On vous a donné la trois parce qu’il n’y en avait pas d’autre ; l’hôtel est complet jusqu’à fin août, mais on aurait dû la laisser libre afin de l’aérer…

-Je comprends : à Collioure, tous les hôtels sont complets, même les Trois-Mâts…Mais ce vin…

-Je vais tout vous dire. Vous connaissez Jim Harrisson, cet auteur américain, publié chez C.Bourgois, en dix-dix-huit, qui bénéficie d’un immense succès.. ? Il était là, juste avant vous, il vient régulièrement à Collioure et sur la côte, jusqu’à Port-Bou et la Costa Brava…

-Oui, je l’ai lu, il parle de Walter Benjamin dans un de ses romans, mais ses récits sont assez superficiels, c’est du nomadisme littéraire, de la littérature de voyage, dans la veine de On the road de Kérouac…Et on y trouve l’alcool, les excès corporels…

-Avec, tout de même, la satire sociale et politique de l’Amérique contemporaine : les prédateurs de toutes sortes sont critiqués et Harrisson prend la défense de l’écologie, tout en exprimant une certaine culpabilité : son grand-père a participé à la déforestation des Etats du nord…Jim ne se balade pas pour se balader ; il a toujours un objectif, des « moteurs » littéraires qui le motivent. Ainsi, cet été, il est venu ici pour rechercher les manuscrits de Machado. En passant par la frontière, à Cerbère, le poète républicain s’est fait voler son dernier livre. Il ne l’a jamais retrouvé et il est mort d’épuisement à l’auberge Quintana de Collioure…Jim a fouillé partout, les caves, les dépôts, les alentours de la fontaine bleue, là-haut, dans le bois, il a soulevé toutes les feuilles. Il nous a demandé, à Vincent, Cyril, Incarnation et moi-même de soulever un lourd soupirail…En vain, bien sûr !

-Pour écrire et avancer dans ses voyages et son œuvre, il pourrait aller rechercher le trésor des Républicains, caché à La Bajol, à la frontière, du côté sud de la Catalogne, avec la Retirada. Mais c’est une légende. Ou la valise noire de Walter Benjamin, aux mains de la guardia civil de Port-Bou…Là, c’est pas une légende, mais elle a été détruite…Mais on ne sait jamais, il faut toujours chercher. C’est la leçon de La Fontaine, une belle parabole : que les enfants retournent le jardin, ils trouveront toujours quelque chose…Le bonheur, peut-être, plus important que le trésor…

-Et c’est aussi le « Cultivons notre jardin » de Voltaire..

-Oui, c’est ça, c’est beau, c’est sain, ça donne un but, un idéal…Mais tout de même, je n’en reviens pas : Jim Harrisson, dans mon lit .. ! Heureusement que j'étais pas là ! Cette masse, cette brute, cet alcoolo, cette baraque de peau-rouge sur ce pauvre matelas…J’ai de quoi écrire, à mon tour…

 

                                                     ( Extrait d' Un polar mystique - A suivre…)

    A lire : la revue LIRE, été 2006 et 2008, où il est question de Consolation, de Christine…Mémoires de J. Harrisson – De Marquette à Veracruz…(en poche ou chez Bourgois)           

Écrit par cat le Jeudi 28 août 2008
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