Publié le jeudi 2 juillet 2009
Joanot Martorell : roman catalan de chevalerie et roman moderne
Don Quichotte et Tirant le Blanc: Naissance du roman moderne - Merci à Alexis BROCAS pour ce texte magnifique qui donne envie de revenir à la littérature catalane du XVème siècle..!
Comme l’essentiel du vaste corpus des romans de chevalerie, Tirant le Blanc aurait pu connaître l’oubli d’un caveau confidentiel, troublée par les visites sporadiques de quelques spécialistes venus lui déposer leurs hommages écrits contribuant à son ensevelissement. C’était sans compter sur Mario Vargas Llosa. En 1953, ce dernier, alors étudiant en lettre, entendit un professeur exécuter en une phrase dédaigneuse l’ensemble des textes de chevalerie. Le jeune Mario voulut y voir de plus près. Le hasard, sous la forme d’un bibliothécaire inspiré, lui présenta Tirant le Blanc. Coup de foudre. Depuis, tels les chevaliers défendant l’honneur et portant les couleurs de leurs dames, Vargas LLosa n’a cessé de batailler à coup d’essais (rassemblés dans le recueil En selle avec Tirant le Blanc) de tirades enthousiastes, et d’user de sa stature d’écrivain célébré pour que ce premier grand roman catalan soit mis un peu partout à disposition du grand public. Avec succès : Tirant le Blanc ressuscita d’abord en Espagne, en 1969, dans une édition de la Biblioteca Breve de Bolsilio – dont les deux volumes furent épuisés en quelques mois. Puis en Chine, aux Etats-Unis, au Portugal, en Russie… et en France, où, à la traduction adaptée de Caylus (publiée chez Quarto), a succédé celle, plus moderne et complète, de Jean-Marie Barbera aux éditions Anarchasis.
Cette publication – dont Vargas Llosa signe la préface – permet enfin de se faire une idée de cette oeuvre que Cervantès appelle, dans le Quichotte, «le plus grand roman du monde». Et de son ampleur. Impossible de résumer ce texte infini qui enchâsse des récits dans d’autres récits, envoie son héros – Breton comme il sied aux chevaliers – tournoyer à la cour d’Angleterre, sauver Byzance menacée par les Turcs, guerroyer en Sicile et en Berbérie, et poursuivre de ses assiduités la belle Carmésine… Tout juste peut-on dire qu’il se rattache bien au genre chevaleresque. Dans sa dimension didactique – le code du comportement du chevalier y est précisément exposé, ainsi que les règles du duel, dès l’affrontement de Tirant avec le Seigneur des Bourgdéserts. Dans sa vocation exemplaire – Tirant y démontre une bravoure archétypale en même temps qu’une humilité toute chrétienne (et le début du livre, qui montre Tirant se livrant à toutes sortes de stratégies pour différer le récit de ses exploits à la cour d’Angleterre, suffit à l’illustrer). Dans sa portée politique – ce roman, entamé en 1460, sept ans après la chute de Constantinople, voir son héros finir en empereur d’un nouvel Empire Grec Chrétien dans une capitale restaurée. À ces éléments pourraient s’ajouter les galanteries sophistiquées qu’échangent chevaliers et donzelles, le hiatus entre l’idéal inatteignable proposé à la femme qui «vient au monde avec sur le front, en lettre d’or, le mot chasteté» , et la peinture plus pragmatique de la réalité des moeurs (« d’autres demoiselles pèchent, et elles sont nombreuses »).
Mais si, par de nombreux aspects, Tirant relève de la tradition chevaleresque, le réduire en parangon du genre serait masquer une part de l’intérêt de ce livre extraordinaire. Car celui-ci s’affranchit aussi de son origine par bien d’autres aspects – notamment son ambition totale – qui le rattachent plutôt au Quichotte. Mieux, il effectue littéralement la synthèse du genre ancien, reprenant tous ses canons – détails sanglants des batailles, peinture du monde des gens d’armes – pour les tirer vers la modernité. C’est par cela que, pour reprendre les mots de Vargas Llosa, ce texte échappe au rayon des «curiosités archéologiques» pour accéder au rang de fiction moderne.
Moderne, Tirant ? De quoi interroger ceux qui voient en Cervantès l’inventeur de la modernité romanesque. Ce dernier n’a-t-il pas introduit l’ironie dans la narration – face à la naïveté du roman de chevalerie ou l’auteur adhère si pleinement aux causes de ses personnages ? Et n’a-t-il pas d’un coup envoyé tout ce genre aux oubliettes en montrant un Don Quichotte à la cervelle farcie de lectures glorieuses ? Certes, et en ce sens, Tirant le blanc, écrit vers la fin de la chevalerie, peut apparaître comme un trait d’union. D’abord par la sophistication de son architecture. Ici, abondent les récits gigognes, et si l’on raconte l’histoire de Guillaume de Warwick, c’est pour mieux raconter celle que lui confie Tirant – ou l’histoire de Tirant dite à Guillaume par un autre personnage qui racontera aussi l’histoire de sa rencontre avec Tirant – bref… Ensuite par sa recherche d’une objectivité narrative. Cinq cents ans avant Flaubert, il est rare de voir un auteur tenter de s’abstraire à ce point de son récit. D’autant que ce que l’on sait de Martorell le laisse apparaître – de prime abord, car la réalité est plus complexe et amusante – comme un querelleur impétueux. Pourtant, il ne se montre presque jamais, sinon pour livrer une saillie vengeresse contre un troupeau de magistrats envoyés à la potence… Le reste du temps, Martorell reste invisible, caché derrière ce que Vargas Llosa appelle «sa fiction totale».
Cette tension vers la totalité est l’élément essentiel qui détache Tirant le Blanc de l’ordinaire des productions chevaleresques. Cette totalité est d’abord géographique – les aventures de Tirant couvrant une large part des univers chrétiens et musulmans, qui forment, dans leur addition, une réalité distincte, un univers alternatif où lieux réels et fictifs se mêlent. Mais elle est aussi littéraire. Roman de chevalerie, plein d’édifiantes prouesses militaires, Tirant est aussi un roman réaliste – Martorell recourant très peu au Merveilleux omniprésent dans les fictions médiévales. Un roman psychologique, également, car si Martorell s’appuie sur des oppositions manichéennes (chrétien/infidèle, brave/pleutre…), il prête à ses protagonistes des subtilités inconnues de ses prédécesseurs – pour Vargas Llosa, le personnage de l’Impératrice adultère semble même «avoir été conçue pour une psychanalyse freudienne». Difficile de lui donner tort, c’est écrit en toutes lettres: «Car c’est chose habituelle pour les vieilles que de vouloir leur fils pour mari». A la psychologie, s’ajoutent les couleurs d’une peinture sociale –Tirant regorge de précisions sur le monde de la noblesse, mais aborde aussi incidemment celui des artisans, et du petit peuple. Quand à l’érotisme, il est peut-être le sujet central du roman, qui décrit moult sortes d’amour acceptées ou réprouvées – mais en laissant au lecteur son jugement quant à la meilleure – et où la gloire est d’abord un moyen de s’ouvrir les coeurs des jolies donzelles pour attendre leur lit.
Mais la spécificité la plus amusante de Tirant, celle qui en fait, véritablement, un chef-d’oeuvre, est son formalisme festoyant, bien loin de l’âpreté apparente d’uneChanson de Roland. On sait que Martorell, sous des dehors qui le font passer pour un duettiste brutal, était un amoureux des rites sophistiqués. En témoigne ses «cartes de duel» avec le seigneur de Monpalau devant établir les conditions de leur affrontement. Ces relations épistolaires durèrent un an et onze mois, et ce qui était un combat motivé par une offense (Monpalau ayant abusé la soeur de Martorell après lui avoir promis le mariage) et dûment programmé devint peu à peu un long échange de vues, une discussion sur les conditions et détails valant pour elle-même, devant encadrer un duel de plus en plus théorique…
Cette prolixité se retrouve dans son roman. Chez Martorell, les personnages ne cessent de parler, de se contredire, de se raconter… en vain ? Non, car ces arguties ne sont jamais gratuites, et la parole prend souvent valeur d’action. En témoigne cette délicieuse tirade d’une princesse à la langue bien pendue, où la traduction de Barebrà relève particulièrement la verve de Martorell.
«Ne vous entêtez point, Monsieur, ne soyez pas cruel. Ne pensez pas que cela soit un champ clos ou une lice des infidèles. Agirez-vous en chevalier sur la demoiselle abandonnée? Faites-moi partager votre force que je puisse vous résister. Aïe, Monsieur! Comment pouvez-vous trouver plaisir à ce qui est forcé? Monsieur, arrêtez donc, sur votre vertu et votre habituelle noblesse. La lance amoureuse ne doit pas blesser. Aïe, cruel, perfide chevalier! Je vais crier! Attention je vais crier! Messire Tirant, n’aurez vous pas pitié de moi? Est-ce cela que je désirais tant?» Ici, on entend comment le verbe, expressivement tourné, évoque des gestes qui sont tus. Ne vous inquiétez pas pour la princesse impliquée, après des récriminations délicatement formulées («vous auriez pu attendre au moins le jour de la célébration et de la cérémonie des noces, afin d’entrer licitement dans le port de mon honnête pudeur»), sa mère la reine lui fera entendre la raison.
