Publié le dimanche 11 janvier 2009

Marguerite DURAS : Un barrage contre le Pacifique - Le film de Rithy PANH

Un barrage contre le Pacifique (*) Marguerite Duras a repris souvent ce thème d’une famille installée en 1930 en Indochine française qui se bat contre une nature hostile : dans L’Amant (roman qui obtint le prix Goncourt en 1984), dans L'amant de la Chine du Nord (1991) et surtout et dans les inédits qui ont été publiés en folio en 2008 ( Cahiers de guerre - cf. ébauches du Barrage...pages 131, 135, 235...). L’œuvre est éminemment autobiographique et l’auteur écrit de nombreuses variations sur ces événements douloureux qui ont marqué son enfance. Ensuite, de retour en France, Duras décrira un autre moment tragique de sa vie : la deuxième guerre mondiale, les camps et l’enfermement de son époux Robert Antelme, à qui Le barrage est dédié… Il s’agit, ici, de protéger les cultures de riz des ravages de la mer et des crabes qui rongent les piliers et rondins de bois figés dans la boue séchée. Mais l’océan mal nommé n’est pas paisible du tout et le travail de « la femme blanche », sorte de mère courage sans grande conscience politique, secondée par son fils Joseph, est comparable à celui de Sisyphe : le labeur est inutile, il faut sans cesse repartir de zéro. Pour sortir de la misère, la mère rêve de marier sa fille Suzanne au riche cambodgien M.Jo, tout en lui défendant de se prostituer ainsi et de repousser les avances de l'homme à la Léon Bollée...L'attitude de cette femme est ambiguë tout au long du récit: elle frappe sa fille et fait preuve pour son fils d'un amour maternel proche du complexe de Jocaste... La déchéance physique et psychologique sont au bout des épreuves. Le roman est plus allégorique que politique : lutter contre le destin est vain et la mort est au bout de l’absurde condition humaine. Cette famille limitée à trois membres a beau s’inventer un territoire dans la solitude des plaines indochinoises, elle finira par être submergée par le mal intérieur, qui habite chaque humain…Cependant, d’un point de vue social ou politique, le roman (et le film, fidèle) signifie aussi que le colonisateur a beau s’armer et se protéger par de hauts murs ou des frontières artificielles, c’est l’indigène qui a toujours le dessus : il y a une justice, comme on dit, et on peut penser aujourd’hui au mur qu’Israël a construit autour de son territoire… On s'attendait à une adaptation plus politique du cinéaste cambodgien, mais le film adopte le point de vue du roman, celui des colonisateurs; seule l'image finale, les rizières d'aujourd'hui et l'océan maîtrisé montrent la victoire des travailleurs du Cambodge actuel. Il faut dire que le récit de Duras évoque bien, malgré le silence des opprimés (à part la révolte des villageois et le massacre d'un des émissaires français) et malgré la lenteur romanesque, l'injustice de la situation : luxe des propriétaires terriens, labeur et fatigue des ouvriers agricoles indochinois; seule l'héroïne est proche de ses travailleurs et elle souffre pour sauver la mauvaise terre qui lui a été octroyée de façon cynique par l'administration coloniale. Le contexte de l'époque, la moiteur du climat et la beauté des paysages sont très bien suggérés par Rithy PANH qui a opté pour la focalisation durassienne, féministe et progressiste. L'aspect « classique » du roman, publié en 1959, avant le roman « mental », comme dit Isabelle Hupert qui fera le style de la Duras, offrait la possibilité d'une adaptation cinématographique « réaliste ». Quant au « style » durassien, il s'expérimente déjà dans l'utilisation du discours indirect libre, de la crudité des dialogues, ou dans l'absence de ponctuation, limitée encore à des passages brefs. Editition folio-gallimard n°882, 1950.

Écrit par cat le Dimanche 11 janvier 2009
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