Publié le jeudi 22 janvier 2009
Dina VIERNY, sa mort, sa vie.
Elle est morte. Il est donc parti le dernier modèle de Maillol, il semblait pourtant éternel, l'âge de Dina étant improbable, mais la femme jeune et aux formes voluptueuses demeurera immortelle dans les Vénus peintes ou sculptées, du Musée de Banyuls à la Fondation Maillol-Vierny de Paris, en passant par les Tuileries... Depuis plusieurs mois on la savait très malade: après une opération de la cataracte, elle avait de gros problèmes cardiaques et ne pouvait plus voyager, elle la spécialiste de Sotheby's qui courait les enchères et les ventes, de Genève à New York...Elle ne pouvait même plus descendre à Banyuls, à l'automne, comme chaque année, revoir son olivette, la maison rose, la vallée de la Roume, l'ancien atelier près du maigre cours d'eau, le charmant musée, et la double Méditerranée : la mer de ses seize ans et celle, en bronze, qui se penche et médite (La Pensée) sur la tombe du sculpteur catalan. Dina, je l'avais connue à l'occasion de la grande expo de l'an 2000, au Palais des Congrès de Perpignan. Quelques mois auparavant, j'étais allé la rencontrer afin de préparer une brochure en couleurs destinée à être vendue à la rétrospective. Une matinée à parler, à l'enregistrer. Elle m'avait invité à manger dans la maison natale, rénovée, au bout de l'escalier des hauts de Banyuls, avec mon complice André Roger. Puis nous sommes retournés à la maison rose, pour des ajouts, des corrections et un autre repas. Dina était en tablier, pareille à une Catalane et elle avait cuisiné elle-même. Le repas fut gai, plein d'esprit; il y avait d'authentiques hommes d'esprit, Paul le restaurateur du front de mer, Yvan Bertha, l'arrière petit-neveu, double étonnant d'Aristide, Jean-Marie, son fils, actuel conservateur du musée de Banyuls, son épouse, charmante et discrète, et Jean Rède, l'actuel maire; celui-ci avait été déjà maire à l'époque où Dina faisait tout pour rénover l'atelier en ruines et il l'aida beaucoup dans cette entreprise. Dans cette ambiance bon enfant, dans cette atmosphère familiale, Dina était sereine, de bonne humeur, pleine d'humour. Sinon, c'est vrai, pour le travail, les affaires, l'écriture de livres ou d'articles sur elle, et sur Maillol, elle était très dure, sèche, à la limite de l'antipathie, avec sa voix aiguë qui ajoutait de l'ironie : "Vous ne savez rien!", n'hésitait-elle pas à lancer à son interlocuteur. "Ne vous occupez pas de ça !", me jeta-t-elle quand je lui proposai, de façon un peu téméraire, de rédiger un livre, un guide du musée, ou une monographie de Maillol dans la collection "Découvertes", chez Gallimard. Elle y avait des appuis, elle préparait ses Mémoires depuis des années avec son homonyme Dina Verny ("Je les écrirai jusqu'à ma mort...Je ne verrai pas leur publication...", me disait-elle, et puis l'éditrice est partie avant elle...) mais ces deux ouvrages manquent toujours... Elle était très dure, ne mettait pas de gants pour juger (elle en voulait à mort, par exemple à J.Pierre Barrou, commissaire d'expos, qui prépara avec elle celle du Palais des Congrès), mais avec moi, ce fut presque sans heurt : j'avais "la côte"...Sans doute parce qu'elle sentait que j'aimais sa façon de dire, son franc-parler, sa gouaille, son spontanéité, pour tout dire sa franchise. Pourtant je fus déçu quand, lui faisant lire un poème que j'avais écrit sur elle, elle me répondit sèchement que ce n'était pas elle; sa vérité est au-delà, difficile à trouver...N'a-t-elle pas réécrit sa vie, pour défendre Maillol bec et ongles et, à travers lui, se mettre sur un piédestal..? J'ai osé un jour aller vers cette vérité et je lui ai demandé si ses rapports avec Maillol avaient été, aussi, sexuels. Sa réaction, de façon inattendue, ne fut pas violente; elle me répondit "non", simplement. Pourtant, même s'il avait, à 73 ans, quand elle n'en avait que 15, l'âge du bronze, notre Catalan avait surtout, du bronze, la verdeur... La retranscription du dialogue, le choix des textes, des photos, cela fut long, mais Dina nous aida et nous donna tous les droits de reproduction. Et puis, un beau jour, le livre achevé, je suis monté à Paris pour la lecture finale et la signature de la légataire universelle de l'oeuvre de Maillol. A la Fondation (rue de Grenelle, VII° arrondissement, non loin du Ministère de l'Education), on me conduisit (son garde du corps) à son bureau, au premier étage, par un ascenseur. Elle m'accueillit et je m'assis parmi des centaines de catalogues, de livres d'art et entre de sublimes sculptures. La pièce était pleine comme un oeuf et j'étais dans mon coin tandis que Dina, à son petit bureau, lisait attentivement les pages imprimées. Très attentive, sans un mot, elle corrigea jusqu'aux virgules, puis, satisfaite, apposa sa signature sur le contrat et le bon à tirer...Cela dura une heure ou plus, dans un silence absolu et j'eus tout le temps d'analyser le désordre ordonné de ce fantastique bureau... Elle était contente de notre travail qu'elle avait grandement supervisé; c'est vrai, notre brochure était un hommage, intitulé « Une grande dame au pays de Maillol » (toujours en vente au musée de Banyuls). Elle m'invita à Rambouillet, où lle résidait et possédait de fabuleuses collections (calèches...) et une ferme assurant une nourriture "écologique", selon ses mots, à toute sa famille (ses fils Olivier Lorquin, directeur de la fondation et Bertrand, le conservateur, sa belle-fille Elisabeth et ses deux petits-enfants)... Dans notre modeste opuscule, nous ne faisions, en effet, aucune allusion aux rumeurs autour de certains moments de sa vie : la prison à Fresnes durant la guerre, l'héritage de la succession Maillol. Née à Odessa en 1919, Dina avait entamé des études scientifiques puis, très vite, pénétra les mouvements littéraires : le surréalisme (et elle retrouva Breton, Brauner, Victor Serge et les autres à la villa Air-Bel, à Marseille, pendant la guerre), le théâtre avec le groupe Octobre, autour de Prévert. Cette femme juive, d'extrême-gauche, à l'époque, trotskiste, fut internée quelques mois par les nazis; le journaliste du Monde, Laurent Greisalmer, raconte (dans sa biographie consacrée à Nicolas de Staël, Fayard,1998) comment Dina, son mari fait prisonnier, se réfugia à Banyuls chez les Maillol : « Dès 1940, elle repère une voie pour faire passer la frontière à des intellectuels anti-fascistes. Victor Fry, fondateur du centre américain de secours, lui envoie des réfugiés; elle les réceptionne à la gare et les conduit, la nuit tombée, en Espagne. » Cependant, habillée en robes rouges (Et ce n'est pas une légende, et Maillol en fera un célèbre tableau), elle ne passe pas inaperçue, est dénoncée et la police de Vichy descend chez les Maillol. Elle ne devra sa libération que grâce à l'amitié entre Maillol et le sculpteur nazi Arno Brecker. On (quelques journalistes courageux, à l'éthique rigoureuse, qui, sans doute, auraient été de grands Résistants...mais n'apportent aucune preuve, voir l'article de Libération de...mais...pas de pub pour ce scribouillard de la chronique...cinéma! ) a accusé Aristide de délation, de collaboration, alors qu'il s'agissait bien du contraire, lui qui n'a jamais honoré les commandes du régime nazi et ne s'est pas rendu à Berlin (à Paris, oui, c'est vrai, pour l'expo de son ami Brecker); c'est à cause de son beau-frère, proche de l'extrême-droite, que l'amalgame a
été rendu facile. Puis, le fils Lucien, fut arrêté à la Libération, se sacrifiant pour son père si âgé...(*) Ensuite, le trouble s'est instauré quand Dina est devenue légataire universelle de l'oeuvre maillolesque, quand des habitants de Banyuls se sont sentis floués : si l'on doit croire la rumeur tenace, ils lui auraient prêté des statuettes originales et elle leur aurait rendu des copies, d'où le refus de la mairie de Port-Vendres pour lui prêter le monument aux morts qu'elle voulait restaurer... Je ne cautionne en rien ces allégations que je retranscris simplement pour écrire un texte "objectif"...
Quoi qu'il en soit, elle fut un ardent défenseur de l'oeuvre du sculpteur et a montré seule (avec John Rewald, Waldemar George, Giono, Jean Cassou, Claude Roy, Judith Cladel et leurs beaux essais), contre vents et marées, le génie d'Aristide. Les Catalans ont défendu toujours tard leurs artistes : Jean Rède à Banyuls et J.Paul Alduy, qui veut faire de Perpignan la « cité de Maillol » et vient d'écrire un bel hommage d'amitié à Dina. Celui-ci parlait souvent en bien de l'actuel maire, mais me disait qu'il ne se rendait pas compte que la ville achetait les sculptures (deux installées à la promenade) à des prix dérisoires...Pour défendre Maillol, elle n'hésita pas à donner de nombreuses statues à l'Etat (aux Tuileries, en 1963, grâce à l'action de Malraux, à Orsay, à Perpignan -voir le musée Rigaud) et à remercier des personnalités de sensibilité opposée : Mitterrand, Chirac, qui l'ont aidée pour sa Fondation, créée en 1995, dans un splendide hôtel particulier qui accueille des expositions temporaires de grande qualité. Je garderai d'elle le souvenir, non de l'égérie, de la muse, autant de lieux communs utilisés par des journalistes pressés, mais de la femme d'action, de la fonceuse, de celle qui fut ruinée plusieurs fois et, plusieurs fois, devint milliardaire... Elle vient de mourir et fut traitée de façon parcellaire par la presse. Mais les musées et les lieux de plein air, dans le monde entier, conserveront l'éternité de la « fille à la robe rouge » dans les toiles de Maillol et de la belle femme nue, aux formes amples, non pas catalanes, mais héritées de la statuaire antique et surtout asiatique (là se trouve la véritable inspiration d'Aristide Maillol), devenue pierre, marbre ou bronze...Pour l'éternité des hommes et des arts... (*) articles de Gérard Bonet dans L'Indépendant des 15 mars et 5 avril 1999: "Fry, le sauveur d'hommes" et "1940, la filière Dina Vierny". * Mes textes sur Maillol et Dina sont dispersés dans la brochure 2000, Catalogne en peinture et Catalognarts (2006). Il me faudra bien, un jour, les réunir, en un seul volume. En attendant, lire le témoignage des amis locaux de Maillol que Dina estimait : Pierre Camo, le docteur Bassères...Et celui de Henri Frères, qu'elle détestait...
Écrit par cat le
Jeudi 22 janvier 2009
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actualité en Catalogne, peinture, patrimoine
4 Commentaires :
Commentaire écrit le jeudi 21 mai 2009 à 13:15:09 (lien)
magda - 54275427
desde Barcelona t´esrtimem Dina
Commentaire écrit le vendredi 24 avril 2009 à 09:35:05 (lien)
DESCHARLES
Bonjour à vous,
J'ai lu avec beaucoup d'intéret votre article sur Dina Vierny, je connais maintenant plus de détails sur ce que furent sa vie, son oeuvre dans le monde des arts. Au hasard d'une émossion de radio sur f/inter j'avais été éduite par sa voix percutante. Quand sortiront ses mémoires ?
Commentaire écrit le jeudi 23 avril 2009 à 10:18:14 (lien)
DESCHARLES Annette
Bonjour à vous,
J'ai lu avec beaucoup d'intéret votre article sur Dina Vierny,j'en connait un petit peu plus sur elle maintenant. Je l'avais découverte au travers d' une émission de radio s/fr inter et j'avais été séduite par sa personnalité, son livre de mémoires paraitra-t-il un jour ? Si oui quand ? merci de votre réponse
Commentaire écrit le vendredi 13 février 2009 à 05:09:54 (lien)
Eric et Sylvie LARROQUE
Merci pour ce très bel article découvert à la faveur d'une recherche sur Dina VIERNY. Il est regrettable que les médias ne se soient pas fait l'écho de sa disparition. De passage à Paris en décembre 2008, nous avons beaucoup aimé ce musée MAILLOL et son exposition Séraphine .Nous avions aussi beaucoup aimé la quiétude du Musée MAILLOL à Banyuls.
Connaissez-vous des titres de livres sur Dina VIERNY ?
Si vous publiez un ouvrage sur cette grande dame de l'art, n'hésitez pas à nous le faire savoir .
Merci encore d'avoir par ces quelques lignes honoré Dina VIERNY à sa juste valeur .
Bien cordialement.
Eric et Sylvie LARROQUE
1605, chemin des mourets
82410 ST ETIENNE DE TULMONT
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