Publié le lundi 2 février 2009
BEZSONOFF, LLOP, CEYLAN : un bon week-end culturel !
Un bon week-end, ce sont deux jours bien remplis de culture. Une vacance comme un oeuf. Certains se gavent de foot, de rugby ou de télé; d'autres courent les bars, les boîtes, les lieux de rencontres : ils veulent séduire. Moi, je suis séduit par la culture, au sens large et à des niveaux divers, depuis la lecture du dernier séminaire de Foucault, jusqu'à celle du Monde, en passant par le parcours rapide du canard local tissé de faits divers, de deuils ou de réjouissances villageoises...Afin que le week-end paraisse long, il s'agit de l'entamer dès le vendredi en fin d'après-midi : un tour chez Roger Coste, dernier hussard de la librairie à Perpignan, pour se tenir au courant ou assister à une signature, puis, à la tombée de la nuit, aller manger un bout en bonne compagnie et, si votre ami(e) est toujours là, lui suggérer de se rendre au ciné; en effet, une salle obscure permet de poursuivre le dialogue amoureux dans le silence le plus total, ce qui me semble être le discours séducteur le moins fatigant. En outre, le contexte de la salle obscure a toujours été un excellent prélude à la chambre noire... J'ai pu ainsi visionner le film turc et gris, à l'Antonioni, de N.B.Ceylan : "Les trois singes". Il obtint le prix de la mise-en-scène à Cannes 2008 et il est vrai qu'avec les cadrages des visages, le jeu des noirs, le diaphane des pénombres, l'absence de lumière vive pour un pays méditerranéen et la présence de l'humidité et de la mer, toujours, à l'orient ou à l'occident de ce pays divisé par des bras de mer, des cornes de mer, des mers de mers, le contexte atteint au tragique. Le film débute par la mort et se clôt sur des tentations de suicides; entre les deux, le cinéaste montre la société gangrenée, le pouvoir de l'argent, la force des trahisons, des compromissions et des veuleries volontaires... Un récit long, englué dans le sang des relations sociales et la grisaille et la laideur de ce pays qui est si beau. Entre le mari, le fils, l'épouse, l'amant, la grande tragédie grecque est près d'exploser, mais les personnages, par lâcheté, restent au niveau de l'affleurement. Seule, l'épouse, trouvant la passion, arrive à se hisser hors des apparences. Le dimanche, ensuite, s'il est pisseux, peut être l'occasion de combler le retard qu'on a toujours avec la lecture; j'ai donc pris le petit récit de J.C.Llop, romancier catalan traduit par Edmond Raillard, chez Jacqueline Chambon. Ici aussi, la situation réelle -la chape du franquisme en Espagne- est peu explicitée et règnent le non-dit, l'autorité familiale, une ambiance délétère, dans les années soixante, dans une ville portuaire ibérique...Le narrateur vit mal le passé confus qu'il devine, la guerre civile, la censure d'une époque, d'une querelle idéologique et, dans le présent monotone enduré dans une école de Jésuites, il ne discerne aucune perspective. Mais, un jour, il suffit de l'arrivée du nouveau, comme dans un roman de Flaubert, pour rire ou, du moins, croire que la liberté est possible dans cette société hypocrite et corsetée... Je ne citerai que les derniers mots du roman: "J'ai pensé que c'était peut-être ça la vie : ne rien savoir de personne, pas même de soi-même et vivre comme si on savait..." Mon week-end s'achève dans l'univers des livres : à l'occasion de "la foire aux collections" de Pollestres, je peux trouver un roman décadent de Louis Amade, une première édition de Ludovic Massé, avec des graures de Marcel Gili, parler numismatique avec un spécialiste du musée Puig et rencontrer J.D.Bezsonoff : il est toujours agréable et instructif, cet excellent romancier catalan, qui a une connaissance énorme et intelligente de la littérature française; son humour, plus : son ironie à la Sartre (des Mots) dont il a le regard-Janus, permettant de s'entretenir avec un ami et de surveiller en même temps l'arrivée d'un ennemi...Car les ennemis sont nombreux, mais si veules qu'ils ne méritent même pas ce nom, les responsables administratifs de l'éducation "nationale", les élèves parasites et perturbateurs, certains petits éditeurs locaux, les puissances de l'argent... Joan-daniel écrit son enfance, tiens, c'est mauvais signe, signe de notre avancée en âge...puisque je vais moi-même exposer mes jeunes années à la vue vulgaire... Il ne nous reste plus qu'à nous porter au niveau littéraire d'un Pagnol, que nous admirons tous deux, unis dans notre mépris des critiques méprisants..!
