Publié le lundi 9 mars 2009
MALRAUX - La tentation de l'Occident - Les tentatives de l'Orient
Je n'avais pas repris La Tentation de l'Occident, de Malraux, depuis des décennies. La perspective d'une conférence estivale m'a poussé à me replonger dans les premiers écrits de l'aventurier... J'ai redécouvert un style. La phrase a souvent l'allure de la maxime, de la formule forgée pour l'éternité, l'apparence, donc, de la sagesse, pensée semblant profonde car on ne la saisit pas à la première lecture; ou phrase que l'on n'arrive pas à comprendre (par exemple, à la page 101: " La tendance qui pousse les Européens à se déserter eux-mêmes, c'est lorsqu'ils considèrent les oeuvres d'art qu'elle les domine le mieux..." ) La phrase est si peu claire qu'on se rend compte -sans oser l'avouer- qu'elle est incorrecte; ou lourde, comme souvent...Mais ce flottement du sens convie le lecteur à de multiples interprétations. L'essai du jeune Malraux, publié en 1926 chez Grasset, oppose le rêve de gloire et d'action de l'homme occidental, conquérant, colonisateur, aventurier cherchant à toujours dépasser ses limites, à la philosophie sereine et humble de l'Oriental, cherchant plutôt à vivre en harmonie dans le monde et la nature qui l'environne; celui-ci trouve la paix intérieure et l'espérance, tandis que l'Européen ou l'Américain sont désespérés... Par conséquent, il est écrit, en conclusion, que "le monde sur lequel règne l'Occident, lui devient, de jour en jour, plus étranger..." La fin de la lecture m'a conduit à quelques réflexions contemporaines, signes que ce livre est toujours d'actualité, comme L'ESPOIR, d'ailleurs, que l'on relit aujourd'hui, à l'occasion du 70ème anniversaire de la déroute des Républicains, hors de l'Espagne... Le monde que domine encore l'Occident grâce à des guerres régionales (Irak, Afghanistan...), grâce au pouvoir autocratique de rois fantoches installés sur des trônes (en Afrique, en Arabie Saoudite, par exemple), échappe peu à peu à la mainmise des pays du "monde libre". L'empire colonial a fui l'emprise européenne; à présent, c'est une révolte plus générale qui pousse les peuples à devenir vraiment indépendants. Des groupes terroristes leur disent de s'affranchir des multinationales, de l'idéologie libérale et du formatage des esprits par les médias américains et les grandes marques à la mode. L'Occident se crispe face à ces imprécations et envoie ses troupes, avec l'aval de l'ONU, sur les théâtres dangereux du désert ou des montagnes hostiles : aux frontières du Pakistan, en particulier, où se cachent Al-Quaida et les Talibans. Il s'agit, pour l'Occident européen et américain de contrôler les derniers territoires riches en ressources énergétiques (gaz, pétrole), mais les pays émergents imitent cette conduite conquérante et s'invitent sur les marchés mondiaux, où l'on peut, entre autres gâteries, s'alimenter en armements (la Chine, par exemple). Les vieux pays d'Europe et les jeunes Amériques se savent menacées par d'autres civilisations, tues, occultées pendant des siècles. Désormais, ces cultures se réveillent et deviennent agressives : pour renverser le titre du livre d'André Malraux, je dirais que la tentation de l'Orient est de sortir de sa philosophie du repli, du regard intérieur et de ses frontières : lancer ses armées d'étudiants et de jeunes chercheurs à travers le monde et de coloniser, de façon silencieuse et discrète, les pays "capitalistes", les anciens états colonisateurs... Le renversement des puissances s'annonce; celui de l'Occident vacille et la culture taoïste, calme et sage, s'est vêtue des oripeaux du libéralisme grossier et dominateur. La tentation dominatrice de l'extrême-Orient est grande alors que celle de l'Amérique n'est plus que l'attachement à son statut de première puissance mondiale; le capitalisme américain s'adapte donc, en feignant de s'ouvrir au monde et à la liberté collective, en choisissant un jeune président métis...Le dialogue avec les pays arabes sera plus aisé: une façon de les charmer et de continuer à dominer par la séduction. Il ne reste plus à la France que d'élire une femme présidente ou un président issu des minorités "visibles" (immigration, homosexualité). A bout de souffle, d'idées, d'imagination (l'art, devenu une quête effrénée d'argent, utilise le mauvais goût, voir Jeff Koons...), le monde occidental s'adonne à l'ultime représentation séductrice, à l'image de celui qui va subir sa passion : "La dernière tentation du Christ"...
