Albert COSSERY, de la Louisiane au Paradis

04 07 2008

            

   Coïncidence : je viens de lire, dans « Le Monde des livres » du 27 juin, les articles consacrés à la disparition de Cossery, ceux de G. Henein et de G. Moustaki : « A l’aide d’une canne, il trouvait l’énergie d’arpenter quotidiennement la distance qui séparait l’hôtel de la Louisiane du café de Flore… ». Et puis, une heure après, à peine, je reprends le livre de Michel Manoll consacré à Saint-Exupéry ; et là, page 42, je lis : « …Dans sa petite chambre de l’hôtel de la Louisianr, rue de Seine, St-Ex se penche sur des problèmes ardus de mathématiques… » En 1919, 20 ans avant Cossery, l’auteur habitait une petite chambre, la même, peut-être, du même hôtel ! Ce n’est pas important, mais ça me touche, car ces deux écrivains me touchent, tout simplement…

Je redonne à lire ici mon texte écrit en 2000, à l’occasion de la venue de Cossery à Perpignan (publié dans Catalognarts, Les Presses littéraires) :

 

Albert COSSERY - Le silence de l'écrivain -

 

Les ors, les fresques, les toiles à la Puvis de Chavane, tout est là, rutilant, presque beau, dans cet hôtel privé désormais accessible au public. Une touche de baroque, une odeur de décadence, un luxe  au goût de luxure, ce lieu nous rappelle les années d'étude et de lecture à l'ancienne bibliothèque municipale. L'hôtel Pams, de Perpignan, qui sert de décor pour la remise du prix Méditerranée 2000, est plus vaste et plus tape-à-l’œil que l’hôtel, où l'écrivain franco-égyptien loge, rue de Seine, à St-Germain, depuis... soixante ans. Plutôt que de considérer cet univers suranné, plutôt que de répondre à l'invite de la nudité qui tend ses bras au soleil et aux arbustes du patio, nous demeurions des heures dans la haute salle d'étude où les rayonnages montaient sans vergogne jusqu'au plafond. A présent, les livres sont partis, un peu plus loin dans l'avenue, et le regard peut considérer les murs, les parquets et les plafonds à caissons. Le bois est partout, des pieds à la tête, des parquets bavards jusqu'aux boiseries sculptées.  Et l'écrivain, « je ne fais que raconter des histoires, vraies », est là, tout près, et l'attente, prolixe, pour la dédicace, laconique, permet de détailler un tableau de grand format - d'Auberge de..?- représentant un couple d'amoureux posé sur la colline de la maison Pams de Collioure…L'échange, avec Albert Cossery, est rapide, feutré. Un regard, un sourire de connivence, un merci, un au revoir, et le retour du silence…

Il aurait sans doute fallu s'en tenir à ce silence… Et partir, pour lire…

Mais le voyeurisme: nous ne sommes que des hommes! Lui, le dieu, il se tient, roide, impassible et silencieux, au cœur de l'estrade officielle, où il a été posé comme un phénomène de cirque.

Alors, place au bruit! Les discours se succèdent, de bonne facture, il est vrai, malgré le ronron du protocole. Les politiques et les argentiers ont conscience que l'auteur qu'ils célèbrent, ce samedi matin d'octobre, parmi ce faste immobilier - quand Les couleurs de l'infâmie s'adresse à ceux qui ont compris que "la vie est ailleurs que dans la possession des biens matériels" - et cette vieille foule de curieux et de professionnels du livre et de la parole, est leur ennemi.

Inclassable, marginal, réfractaire, pauvre et orgueilleux, Albert Cossery, qui ne rit point, qui ne dit mot - mais ne consent pas pour autant - n'a pas le moindre froncement de sourcil à l'écoute des parleries qui l'encensent. Il pratique, dans ses livres, la dérision, l'ironie. Et, dans le beau monde, le silence pesant, accablant, bouleversant. Son livre ne dit pas le beau monde, mais le monde beau du peuple cairote ou des passants de Paris. Il raconte la vie d'Ossama, « pour qui le dénuement le plus ostentatoire était la marque indubitable de la vraie grandeur » (1); il  fait parler ces anonymes qui «se demandent par quelle honnêteté du destin ils étaient si pauvres dans un pays aussi riche ».  Il est engoncé dans son costume de dandy anachronique, et ses habits  lumineux montrent la futilité des modes et des modernités. Assis, entre sa craquante éditrice, sensuelle et parisienne à point, et les maîtres du temps, du temps provincial, très local, et même ultra, c'est un corps maigre, vieux, sans mouvement. Une statue parmi les causeries. Sa tête est là, au rendez-vous de la remise d'un semblant de vie, comme un laps de survie, une impuissante gâterie. Les yeux, seuls, expriment une apparence de vie. Cossery semble être autre part, loin de ce remue-ménage médiatique (les prix littéraires sont rarement l'occasion d'un fructueux remue-méninges…); il se tient dans le froid mépris pour la facticité des remises de médailles, qui le rend comme fier, au-dessus de la mêlée, et son mutisme est, pour toutes les belles médailles du monde, un insondable revers… Il est posé - posté! - à la tribune, tel un vieux gamin sage  et obéissant, mais son regard est d'outre-tombe…

Cependant, il est, sans doute, heureux en secret, heureux d'apercevoir ses lecteurs, même si une grande partie de l'assistance ne l'a pas lu; même s'ils sont venus voir, à l'heure du marché, ou de la messe, un phénomène de foire, un rescapé des luttes éditoriales et littéraires, un écrivain reconnu sur le bien tard; même si de nombreuses veuves endimanchées pour ce samedi de tramontane, rendant les mises en plis auburn plus modestes; même si les nombreux pros du cocktail et du vernissage n'attendent que l'instant licencieux où ils pourront plonger leurs doigts ignares dans les plateaux sucrés-salés du Centre méditerranéen de littérature. Les paroles de ceux qui se sont donné le droit à la parole comblent le silence de l'écrivain stoïque, apparemment insensible aux louanges qui lui sont adressées. Figure triste, dressée comme un fanion au milieu du désert : l'écrivain n'a rien à dire. Il a à écrire, à inventer, à témoigner : "Cela me soulage de constater chaque jour que le bonheur n'est plus l'apanage des puissants." (2)

 Le rossignol de Cossery chante dans chaque page; il ne chante plus dans sa gorge. Cossery a la mort dans la gorge, depuis une opération du larynx : « Je suis vivant, c'est l'essentiel. », dit-il, simplement. Mais la non-invitée, même, semble subir les rebuffades de son impavidité, car l'impassible Cossery - l'impossible, aussi, le scandaleux : "Sache que quelqu'un qui n'établit aucune différence entre un banquier et un voleur ne peut être catalogué comme fou. C'est l'unique critère pour évaluer la santé intellectuelle d'un individu."  (3) - est indifférent à la mort et à cette vie moribonde que perpétue le cérémonial bourgeois.

Pourtant, ils lui donnent raison, ils s'autocritiquent, ils se découvrent soudain lucides: toutes nos gesticulations sont futiles, absurdes, dérisoires… Celui-ci célèbre le peu, le rien, la misérable humanité, et la formidable force de dérision de cette œuvre, mais dans quelques instants, dès le retour à la rue, dans la fébrilité de le puissance et du pouvoir, il refera comme avant, il poursuivra le théâtre d'ombres, il célébrera l'hypocrite existence…

On laisse, ils laissent Cossery à sa solitude hautaine. A son indifférence sereine et souveraine. A son bonheur, aussi, peut-être, d'homme déraciné, exilé, à son dénuement de philosophe antique : on s'attend à le trouver sur l'agora, dans son tonneau.

 On a laissé Cossery aux griffes de la mort. A celle-ci, on souhaite bien du plaisir!

 

 (1) Les couleurs de l'infamie - Editions Joëlle Losfeld (collection "Arcades"- Paris- 2000)- (2) Op. cit. p.47 - (3) Op .cit. p.26 (dans la même collection: Mendiants et orgueilleux, Dans la maison de la mort certaine, etc…) - * Oeuvres complètes aux éditions J.Losfeld. * Lire: Conversation avec A. Cossery, de Michel Mitrani et L'Egypte d'A.Cossery - Photographies de Sophie Leys (J.Losfeld-2005). 

                                                                                                               

                                                                                  le dandy était devenu momie ( lire le blog de P.Assouline)                              




ADORNO et BENJAMIN

22 06 2008

Actualité de Theodor Adorno et de W. Benjamin

 

On vient de publier récemment, en 2007, chez Allia, les Etudes sur la personnalité autoritaire, qui veulent débusquer les tendances profondes qui structurent l’individu « potentiellement fasciste ». Celui-ci est tenté par une conduite fasciste quand les défauts suivants le possèdent : rigidité intellectuelle, tendance à la pensée stéréotypée, agressivité intériorisée, refus de l’introspection, faiblesse du moi requérant le secours d’un « chef »…Désorienté dans un monde violent et impersonnel, l’individu moderne à tendance à se soumettre à des figures autoritaires idéalisées… En outre, sa conférence de 1946, prononcée à San Francisco, est publiée par L’Olivier : La psychanalyse revisitée développe la polémique entre Adorno et les révisionnistes de la théorie freudienne, comme Karen Horney, édulcorant, sociologisant la pensée de Freud.

 

* Correspondance Gretel Adorno-Walter Benjamin (Gallimard, coll. Le Promeneur). Ces lettres entre le philosophe et Gretel, amante puis épouse d’Adorno, sont écrites durant la décennie 1930-1940 : elles témoignent de l’exil d’Allemagne de Benjamin, de ses difficultés financières et matérielles (logements sordides de Paris et appartement froid de San Antonio, à Ibiza.) Elles disent surtout une longue histoire d’amitié, sensible, trouble, jusqu’à une forme d’amour silencieux…

 

 

* Correspondance Adorno-Benjamin, 1928/40 (Folio essais, Gallimard) : échange d’une centaine de lettres, sur les sujets essentiels de l’exil, du matérialisme, du judaïsme, des Passages parisiens,  de l’aura, entre deux grands intellectuels appartenant à l’Ecole de Frankfort. Les lettres les plus pathétiques sont les dernières, de Lourdes et Port-Bou (25.9.1940) dans lesquelles W.Benjamin a compris qu’il allait vers une issue fatale…




Raimon SEBON et Montaigne

16 06 2008

  

            Raimon SEBON, philosophe catalan, d’expression latine, est né à Barcelone, à la fin du 14° siècle, et mort à Toulouse en 1438, où il exerçait la médecine et la théologie.

On publie 50 ans après sa disparition, son essai Théologie naturelle, ou Livre des créatures,  écrit dans un latin plat mais sans hispanisme ni catalanisme, en 1487 ; il sera traduit en français en 1519. Ce traité prétend expliquer les raisons de la croyance et élucider la théologie grâce à la philosophie, c’est-à-dire par un raisonnement déductif, une argumentation rationnelle et empirique, bref par l’utilisation des méthodes humanistes, ce qui est assez inédit chez un homme d’église ! Il s’empare des armes des Humanistes, des principes des « athées » afin de démontrer les vérités de la foi sans avoir recours aux évidences de la Révélation. Pour Sebon, l’homme serait capable, grâce à son intelligence, à sa raison et à son esprit « scientifique » de démontrer l’existence de la divinité…La philosophie acquiert une nouvelle fonction, assez prétentieuse et « scandaleuse » : seconder la foi des théologiens, apporter des preuves, des arguments persuasifs.. ! Dévoiement de la philosophie comme lorsque l'on parle d'engagement à propos de la littérature...

Montaigne va s’emparer du traité pour le traduire en 1569, à la demande de son père, écrit-il ; c’était surtout parce que l’ouvrage bénéficiait d’une ample influence et qu’il fallait en détourner la « méthode », subtile mais quelque peu insidieuse, afin d’aboutir à une conclusion diamétralement opposée, propre au scepticisme de l’auteur des Essais : l’homme ne peut, par la seule raison naturelle, démontrer qu’il a été conçu dans une Création faite pour lui. Tout n’est que vanité humaine, impuissance du « roseau pensant » pascalien… Montaigne inverse donc, avec la même méthode rationaliste, la finalité du livre et il utilise le même « jeu », soit la même démarche, fondée sur le paradoxe, du théologien catalan.

La réponse de Montaigne est inscrite au cœur des Essais, dans le livre 12, essai intitulé Apologie de Raimond Sebond., très long chapitre (le sixième des Essais !) consacré à la métaphysique. Cette apparente défense du théologien n’a d’écho, dans le livre, ni avant ni après ce livre central, qui est pourtant le moteur de la réflexion profonde de Michel Eyquem de…En effet, la Théologie naturelle est précieuse pour le fond et banale quant à la forme. Comme l’écrit Montaigne : « Il fait bon traduire les auteurs comme celui-là, où il n’y a guère que la matière à représenter ; mais ceux qui ont donné beaucoup à la grâce et à l’élégance du langage, ils sont dangereux à entreprendre… »

   De nos jours, on lit la critique de Sebon par Montaigne pour celui-ci (qui lit Sebon pour Sebon ?), pour son style, ses « gambades », ses méditations poétiques sur la fuite du temps et la dégradation continuelle de l’homme, de sa raison et de son corps ; Montaigne interprète, réécrit, brode et parle surtout de lui-même. Sebon constitue un tremplin, son Apologie, de la matière première…Nous savons, depuis les Essais, que nous nous « entreglosons » tous. De ce phénomène d’inspiration, d’influence, voire de plagiat, nous nous en doutions, il faut l’avouer, même sans avoir lu ces sublimes pages autobiographiques…




La Princesse de Clèves, de Madame de Lafayette

12 06 2008

    La Princesse de Clèves

 

   Lire Madame Lafayette en 2008, est-ce bien raisonnable.. ? C'est, en tout cas, un acte de courage et de vertu. Deux cents pages d’une action immobile, d’un roman d’analyse psychologique à rallonges, de dialogues opposant des argumentations répétitives (la passion face à la morale, aux bienséances, au devoir de mémoire et à la fidélité du mari défunt…), uniques moments qui font avancer le livre vers un futur improbable, en tout cas loin du bonheur que propose M. de Nemours à la Princesse de Clèves.. ! Celle-ci résiste jusqu’au bout des raisonnements, des larmes et des agenouillements de celui qui est le seul homme aimé et pourrait devenir un merveilleux amant…

Le jeune lecteur d’aujourd’hui ne comprend pas cet acharnement, cette fuite vers la souffrance morale, cette sorte de sado-masochisme…Bien sûr, il faut replacer le « roman » dans son contexte : la valeur de la vertu, l’influence du jansénisme… Alors, que faire de ce livre « illisible », sorte d’ovni dans une société rapide qui se veut jouisseuse, sans entraves et liseuse de Marc Lévy, Harry Potter, Anne Gavalda et autres Delerm…Et que signifie cette quête du « repos » que revendique l’héroïne ?  Vivre en un lieu tranquille, loin des problèmes et incommodités  (souffrance, jalousie, rivalité, inconstance…) de l’amour, demeurer dans la solitude, le retirement, le désert huguenot, le monastère, comme il est écrit à la fin de cette chronique amère du règne de Henri II…

   Ce repos, c’est déjà l’antichambre de la mort. Une sorte de suicide. En effet, se tuer, se retirer de la société, c’est  supprimer les problèmes de la vie quotidienne, de la vie en société, de la vie tout court. Faire le vide. Exit le de Nemours ! Mme de Clèves se retire car Nemours, lui, ce cher amour, ne veut en aucun cas se retirer, retirer du moins ses déclarations d’amour, puisque, quant au sexe avec celle qu’il convoite, il  doit  faire abstinence. Elle  laisse la place libre, à la vie de cour, aux intrigues de cour, à d’autres femmes à qui faire la cour. Faire l’amour. Se faire le Nemours…Elle va trouver le repos éternel, mais avant cela, une autre passion-souffrance, la confrontation avec soi-même et avec sa conscience… Cette  tranche de vie n’est pas écrite (qui osera le faire, de nos jours ?), mais elle ne fut sans doute pas de tout repos.. !




Mort de la poésie..?

27 05 2008

La poésie (suite) :

Victor Hugo a une vision idéaliste du poète prophète et sauveur de l’humanité :

« Le poète est l’homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C’est lui qui sur toutes les têtes,

En tout temps, pareil aux prophètes,

…Fait flamboyer l’avenir ! »      (dans le recueil Les rayons et les ombres)

 

Cette conception est désormais, à la fin du XIX° siècle et, surtout, au début du XX°, avec Apollinaire et la boucherie de 14-18, dépassée ! La poésie, privée de ponctuation, d’ordre grammatical, devient un dessin, un calligramme, puis un jeu surréaliste, un fruit du hasard ou de l’agilité ludique des troubadours modernes…Cependant la présence de la magie, chez les surréalistes et André Breton, surtout, et aussi celle de l’émerveillement («J’émerveille ! », clame Guillaume Apollinaire, ou « Le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté. ») traverse toujours le texte poétique, en dépit de toutes les métamorphoses et de tous les avatars insolites de la forme. 

 

    A Hugo se décrivant comme un nouveau Moïse, à l’ambition démesurée qui apparaît dans un poème écrit en août 1823 : « Un formidable esprit descend dans sa pensée…sa parole luit comme un feu…Et son front porte tout un Dieu ! », s’oppose, avec la modernité du siècle nouveau, une conception plus simple et « matérialiste » : le poète est un « parolier » pour Jean Paulhan, un « fabricateur » pour Paul Valéry, rappelant le « faiseur » décrit par Diderot, deux siècles plus tôt. Et aussi Théophile Gautier, orfèvre des mots, adepte de l’art pour l’art (« Tout ce qui est utile est laid », préface au roman Mademoiselle de Maupin) écrivant :

« Le mot « poète » veut dire littéralement faiseur : tout ce qui n’est pas fait n’existe pas. » A l’inspiration, don des dieux ou des Muses, s’oppose donc le travail sur les mots, la langue, conception moderne de la poésie, le poème devenant une « chose » ou, mieux, un objet d’art. Conception plus modeste, avant tout, s’opposant à celle du créateur : le poète était une sorte de dieu. Et pour Rimbaud, le poète disposait du pouvoir du langage, mais il est surtout à la recherche d’un nouveau langage : « Le poète est un voleur de feu. », écrivait l’auteur d’Une saison en enfer.

Loin de cette exaltation de ce rôle primordial, la poésie, qu’on prétendait impossible après les horreurs de la Shoah ; du génocide, des camps…est à lire et à entendre dans la publicité, dans le rythme du rap ou dans la chanson.

Cependant tous les poètes n’ont pas renoncé à affirmer une exigence plus haute. Mais qui lit, à présent, Char, Guillevic ou Bonnefoy.. ? A qui la faute ? La poésie serait-elle devenue une langue étrangère, un continent étrange, trop éloigné des préoccupations de nos contemporains.. ?

   On parle d'une fin de la peinture : y a-t-il une mort de la poésie..? 

 




De la poésie

21 05 2008

En expliquant des textes poétiques avec Aurélie Rouaix, Paul-Louis Bonnel, Martin Respaut ou Mathieu Roudayre, il m'est venu l'envie saugrenue et tout à fait anachronique de m'intéresser à une éventuelle définition de la poésie. Veuillez excuser cette impertinence et cette immodestie...

  

Il ne suffit sans doute plus de s’extasier comme Vigny, dans Les Destinées : « Poésie, ô trésor ! perle de la pensée ! »

Il ne s’agit plus de se limiter à une utilité de la poésie : elle est, certes, une technique pour communiquer, conserver et transmettre les textes, contes, fables, épopées (Iliade, Odyssée), les livres fondateurs ou religieux  Elle est mémoire des hommes, mais plus : elle est mythe.

            Ainsi, l’imagination de Hugo retrouve la fonction mythologique de la poésie : La fin de Satan est un vaste poème, écrit en 1854, expression de l’utopie romantique ; cette poésie traite de philosophie de l’histoire, de réflexion politique et sociale, de liberté, de la révolte de l’homme : le mythe du progrès parcourt toute l’œuvre de Hugo.

En outre, la poésie s’est voulue, à certaines périodes difficiles des hommes, engagement. Voici encore l’exemple de Hugo et l’exil du poète durant la dictature de Napoléon III. On trouve une attitude identique chez les poètes du XX° siècle durant la guerre et  la Résistance face au nazisme. Quand la liberté physique n’existe pas, la poésie exprime le mythe de la liberté imaginée, ressuscitée : c’est le cas des poètes résistants comme Eluard, Desnos, Aragon, ou René Char, « Capitaine Alexandre » dans les maquis de Provence…

De même les poètes du Tiers-monde ont exprimé leur sentiment de révolte contre l’occupant : Pablo Neruda au Chili ou les écrivains de la Négritude, contre le colonialisme : exaltation des valeurs négro-africaines. C’est l’exemple d’un mythe qui a réussi avec la poésie d’Aimé Césaire et de Léopold-Sédar Senghor : leur poésie a été reçue par les jeunes lecteurs antillais ou africains comme un appel à la reconquête de leur identité volée.

La poésie est aussi magie, incantation ; la parole poétique est un langage qui dépasse le rôle purement utilitaire, de communication, d’information; ce langage manifeste sa puissance, sa force d’envoûtement. Baudelaire définit son art poétique comme « une sorcellerie évocatoire » et la poésie constitue, pour lui, une réponse à la faillite des religions : elle est le dernier espace du sacré; Paul Valéry, au XX° siècle, retrouve le sens étymologique du mot « charmes », du latin carmina signifiant des chants au pouvoir magique.

 

            Le poète devient mage, voyant : le recours au rêve, la puissance de l’imaginaire vont permettre d’explorer de nouveaux espaces. Cependant, va vite s’opérer une dégradation de l’utopie romantique. A la contemplation de la Nature va se substituer le décor urbain : la ville va devenir le lieu privilégié de toutes les contradictions. Et la poésie, comme la ville, est l’espace où les oppositions de toutes sortes (sociales, politiques, religieuses…) vont se manifester ; relire encore Baudelaire et Rimbaud…

Alors la poésie est synonyme de connaissance : elle peut devenir un moyen d’élucidation, d’explication : le romantisme européen a fait du poète un prophète, un liseur d'avenir (Rimbaud : « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. », ou Novalis, poète allemand : « L’homme entièrement conscient s’appelle le voyant. » Cette conception est idéaliste : le poète serait celui qui a accès à un monde autre, à un ailleurs ; exilé dans le monde matériel ; il conserve rait le souvenir du ciel antérieur ; le thème de « la voyance poétique" se retrouve tout au long du XIX° siècle. Ainsi, Hugo : « Le domaine de la poésie est illimité. Sous le monde réel, il existe un monde idéal…Préface des Odes, 1822. Ou Gérard de Nerval : « Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire et de corne qui nous séparent du monde invisible. », note-t-il dans Aurélia, publié en 1855

Pour Baudelaire, la poésie est symbolique : « Tout est hiéroglyphique et les symboles ne sont obscurs que d’une manière relative…or, qu’est-ce qu’un poète, si ce n’est un traducteur, un déchiffreur.. ? », dans son essai Sur Victor Hugo, 1861.

            Mais, au-delà du symbolisme, l’auteur des Fleurs du mal annonce la modernité, une écriture inédite qui travaille le matériau de la langue, qui déconstruit, avec Mallarmé, l’ordonnancement classique de la syntaxe et désarticule la phrase. « La poésie est une écriture qui brûle son alphabet », écrit Baudelaire, célèbre aussi pour cette affirmation, en apparence contradictoire : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes. » Baudelaire, le premier, affirme surtout la relativité du Beau, annonçant par là les « ready made » à la Marcel Duchamp ou les « installations » artistiques d’aujourd’hui : « La beauté absolue et éternelle n’existe pas ; l’élément particulier de chaque beauté vient des passions et comme nous en avons de particulières, nous avons notre beauté. » (salon de 1846)

...à suivre...à vous...




Sénèque l'espagnol : éloge de la mort

16 05 2008

Sénèque l’Andalou. Eloge de la mort pour mieux vivre.

 

Le philosophe est né en moins 4 à Cordou et il meurt à Rome en 65, obligé, sur ordre de l’empereur Néron,  de se trancher les veines : « …non sans raison, car attendre le bon vouloir de son ennemi pour mourir 3 ou 4 jours plus tard, c’est faire le travail d’un autre. », écrit-il dans la lettre 65, à propos d’une femme de tête, Scribonia.

La correspondance entre Sénèque et l’ami Lucillius, fonctionnaire originaire de Sicile, commence en 62 ; suite d’exercices spirituels, ce livre d’amitié est destiné à amener peu à peu l’ami à la sagesse, et, lecteur-ami, je me sens devenir, au fil des pages, un peu moins bête, un peu moins veule ! Les premières lettres, comme pour séduire, font l’éloge de l’épicurisme, ou plutôt de cet « hédonisme » facile pratiqué alors à Rome : « Embrasse toutes les heures » ; pendant que tu la diffères, la vie passe en courant. »

Les dernières missives retrouvées conduisent l’ami, le frère, vers la doctrine stoïcienne. Comment s’opère le passage et l’initiation à la sagesse ? Sans doute par la réflexion sur le temps (les deux premières bellissimes lettres) et la mort, qui traverse cette philosophie épistolaire, monument de 180 lettres, admirable car écrit avec clarté et précision. Ecritue limpide, compréhensible : Sénèque ne serait-il pas un vrai (un grand) philosophe.. ?

C’est ainsi que la mort, peur de la peur, obsède l’homme de façon vaine : « Ne sois pas malheureux avant l’heure », « Nous augmentons notre mal, nous le créons de toutes pièces, ou nous le devançons. » ; il s’agit de surmonter cette angoisse, mais quelle tâche difficile :

 « C’est un grand exploit de vaincre Carthage ; c’en est un plus grand de vaincre la mort ! » (lettre 13)

 N’ayons plus peur car la camarde marque la fin de toutes nos souffrances : « A ceux qu’elle libère, elle laisse le meilleur en leur enlevant leur fardeau. » : sa venue assurera notre sérénité éternelle : « On a bien tort de craindre la mort : grâce à elle, on n’a plus rien à craindre. » (lettre 24) En effet, « la mort est à ce point éloignée d’être un malheur, qu’elle éloigne de nous la crainte de tous les malheurs ! » La mort fait partie de la vie et du cycle de la nature : « Il a refusé de vivre, celui qui ne veut pas mourir ! La vie en effet nous a été donnée avec la mort pour condition : c’est vers elle qu’on marche. Quelle folie de la craindre ! » L’homme a peur de l’idée de la mort, de cet état pour l’éternité, mais il faut sortir de ces pensées de futur impensable et vivre dans la réalité présente : « La mort ne cause aucun mal : pour ressentir un mal, il faut exister ! » (lettre 36)

Si les lettres à Lucilius nous parlent tant de la mort, c’est pour revenir à la vie ; repenser la vie pour mieux la vivre ; face au caractère absolu, intransformable, fatidique, de la mort, l’homme n’a qu’une alliée, la vie. Cette richesse unique, comment la penser avec enthousiasme ? Pour renverser la célèbre formule de Montaigne : « Vivre, c’est apprendre à mourir. », l’homme moderne semble préférer celle-ci : « Penser à la perspective de la mort, c’est apprendre à vivre. »

Le philosophe, qui veut nous éloigner de l’obsession de la mort et du suicide, se détruit le 19 avril 65, en se tranchant les veines sur ordre de Néron. Lui qui écrivait, dans la lettre 24 : « Quoi de plus ridicule que de rechercher la mort quand on a rendu sa vie impossible par la crainte de la mort ! » Lui qui définissait ainsi la décision de se tuer soi-même : « Quel plaisir trouverais-tu à faire le travail d’un autre ? »

Il faut laisser la mort faire son métier, sauf dans les cas d’extrême souffrance (un exemple récent, d’une femme atteint d’un cancer aux yeux et au visage, a mobilisé les médias qui ont hésité à montrer des images d’un être humain devenu un monstre à l’insoutenable laideur). Sauf quand un tyran vous empoisonne la vie…Sénèque est alors devenu maître de sa propre mort. Mais durant les trois ans qui ont précédé sa fin, mince laps de temps qui lui a permis d’écrire à son ami, il est vraiment devenu maître de sa propre vie… crâne de cristal aztèque du British Museum (considéré comme faux depuis 2005)




Jacques Gautrand : notre imagine-ère

08 05 2008

Invité du blogabonnel, le journaliste et écrivain Jacques Gautrand, d'origine catalane (illibérien) et vivant à Paris. Son point de vue :

        Comprendre notre imagine-ère 

 

    Les Aborigènes d’Australie ont une conception du monde différente de la nôtre. Ils pensent que rien d’important n’arrive au quotidien s’il n’advient pas d’abord dans le rêve. Dans leur culture ancestrale,  le « Dreamtime » préexiste à ce que nous appelons le monde réel et en détermine tous les éléments. Une femme n’aura pas d’enfant tant qu’elle n’aura pas rêvé de son futur enfant… Le « Dreamtime » abrite et englobe toutes les forces de la création, ainsi que les ancêtres, les grands mythes fondateurs, les totems qui déterminent les lignées, les clans…

Notre civilisation rationaliste et hyper technicienne paraît à des années lumières de cette conception du monde. Et pourtant… Je crois que ce que j’appelle notre « imagine-ère » a des similitudes avec le « Dreamtime».

Depuis l’invention du cinéma, puis de la télévision et du multimédia avec la fabuleuse expansion du système planétaire des médias et des écrans, nous sommes immergés dans un monde imaginaire (= faits d’images, de signes et de représentations) qui façonne et métamorphose la vie réelle. Au point de faire oublier l’artifice.

A la fois miroir et loupe de notre modernité, le système des médias et des écrans a le pouvoir extraordinaire de nous projeter et de nous enrôler instantanément dans un univers qui n’est pas une simple « reproduction» du réel (au sens où l’étaient jadis les images d’Epinal) mais une véritable augmentation, une extension continue de la réalité.

Un monde sans limites, plus attrayant que le vrai …et qui finit par nous paraître plus vrai que le vrai !

C’est notre utopie moderne (étymologiquement = non lieu) incarnée sous nos yeux, hic et nunc, par la magie des images électroniques. Voir le succès de Second Life.

Nos technologies audiovisuelles sont devenues tellement sophistiquées qu’elles réalisent une hybridation entre le réel et l’artificiel; qu’elles brouillent les repères traditionnels entre ce qui relève de la réalité et de sa représentation, de sa mise en images.

Diffusant, avec une puissance sans précédent comportements et styles de vie, modèles et archétypes, le système des médias et des écrans est devenu le principal agent de socialisation : par identification, projection et mimétisme. Depuis deux décennies, nos enfants passent plus de temps devant les écrans qu’à l’école…

Nous abordons le monde et les autres à travers les représentations que nous nous en faisons. Or désormais ces représentations se nourrissent principalement de l’imaginaire collectif produit à jet continu par le système des médias. D’où la force des images, des modèles, des icônes populaires, des stéréotypes et la fascination des mondes virtuels dès les plus jeunes années.

Recyclant en permanence les événements heureux et malheureux de la planète, le passé et le présent, mêlant information et fiction, actualité et spectacle, explication et divertissement, révélations et sensationnel, stimulant nos désirs comme nos peurs, ce système comble en tout être humain son besoin invétéré d’admiration et d’adoration. 

L’univers merveilleux des écrans nous console des limites de notre vie de simples mortels. Il nous fait vivre par empathie ou par procuration la vie des autres, anonymes ou célèbres.  Il nous rend instantanément familier de l’intimité des grands et des puissants de ce monde, comme des populations les plus lointaines, dans leurs joies ou leurs drames. C’est pourquoi il est selon moi le seul vrai rival des religions et des grandes idéologies en déclin : c’est  la principale force qui rassemble et qui relie les hommes autour de l’autel lumineux des images.

On remarquera qu’à une époque d’individualisme exacerbé, le système des médias et des écrans crée du collectif et de l’universel en rassemblant les peuples autour de grands événements à portée planétaire. Il fait naître d’immenses « communautés d’émotion » autour de personnalités ou de moments emblématiques (Chute du mur de Berlin, mort de Diana, attentats terroristes, otages exécutés ou libérés, Mundial, J.O., etc.)

Le système des médias et des écrans est aussi le plus puissant moteur de la consommation de masse en répandant à l’échelle du monde le désir mimétique pour de nombreux produits et références. Modes vestimentaires, objets cultes, pratiques alimentaires, sportives, esthétiques, loisirs… se « globalisent » rapidement via le réseau des médias. Internet, en particulier, se révèle une caisse d’amplification et un accélérateur d’une puissance inégalée.

Marketing,  publicité, films, séries TV, clips, blogs, Peoples et star-system, entertainment et sport-business…exacerbent sous toutes les latitudes l’envie d'accéder aux signes extérieurs du "bien-être", aux objets à forte valeur ajoutée symbolique qui sont les signes distinctifs de l’univers merveilleux des écrans.

Au fur et à mesure que le niveau de vie augmente, la consommation s’oriente vers des produits à forte charge symbolique. On n’achète pas seulement une valeur d’usage, mais une valeur d’image : on n’achète pas un yaourt mais une promesse de santé et  de forme ; on n’achète pas un savon mais une promesse d’esthétique ou de jouvence; on n’achète pas un véhicule mais un style de vie… On n’achète pas qu’un bien mais aussi du lien social. C’est pourquoi la consommation d’objets « relationnels » explose : mobiles, portables, multimédia, GPS, etc.

Autant notre époque est matérialiste et hyper technicienne, autant on constate dans les comportements, les aspirations et les paroles des gens un retour en force de la pensée magique (voir, entre autres, le succès de « Da Vinci Code » ou de « Harry Potter »).

Dans ce contexte, n’en déplaise aux « No logos !», si les marques conservent une grande puissance de séduction, c’est parce qu’elles ne se réduisent pas à une étiquette, à un « label », mais parce qu’elles promettent l’accès à un univers en soi, porteur d’imaginaire et de merveilleux. Les marques orchestrent la liturgie laïque de nos aspirations profondes au bonheur, à la rencontre de l‘autre, à l’amour, à la considération, à l'empathie fusionnelle, au paradis perdu... Agents de " reliance " et de reconnaissance, elles sont des signes d’appartenance, elles cimentent des communautés d'émotions, des " tribus " d’initiés, de fans clubs, de " Gentils Membres " du Village mondial…

Dans leur fonctionnement et leurs stratégies, les entreprises doivent tenir compte de l’importance des imaginaires et de la puissance des représentations collectives. Mais pas simplement comme technique promotionnelle ou aubaine publicitaire.

Quelle est la charge symbolique des biens et des services qu’elles proposent ? De quelles représentations sont-ils porteurs ? 

           De même, dans les valeurs qu’elles affichent comme dans leurs styles et méthodes de management, les entreprises ont intérêt à prendre au sérieux les imaginaires collectifs ; à être davantage en résonance avec les attentes et les aspirations sociétales que recèlent ou révèlent les multiples expressions de notre « imagine-ère ». Et surtout ne pas croire que les effets d’annonce ou les prouesses du marketing  suffisent. Attention aux promesses qui s’écrasent sur le mur du quotidien lorsque on éteint les écrans.

 

* Jacques Gautrand est journaliste et consultant. Il est l’auteur de « L’Empire des écrans » (éditions le Pré aux Clercs). Il peut animer des conférences-débats ou des séminaires sur ces thématiques.

Retrouvez Jacques Gautrand sur www.consulendo.com




Portugal de la Révolution des Oeillets : 34 ans déjà..!

08 05 2008

 

Portugal du 24 avril 1974 : LA PAROLE DES MURS          

 

            (Texte écrit au Portugal en avril 1974 et publié dans la revue Expressions méditerranéennes, n°8, hiver 1976, Perpignan – Non revu pour la présente publication - D’autres reportages sur ce sujet ont été publiés dans Méditerriennes, avril 2008. – J.P.Bonnel)

 

           Au Portugal, les murs, s'ils ont des oreilles, celles de la Social-Démocratie, de la C.I.A. et autres O.T.A.N., ont surtout de larges bouches à témoigner de l'histoire. L'imagination des façades qui avait éclaté un certain mois de 1968, déjà clas­sé dans les archives des historiens-fossoyeurs, déjà belle dormante au bois des mémoires, déjà mythologique, donne à voir, au pays des oeillets rouges, une vaste chorégraphie de couleurs, un immense poème témoin d'une révolution permanente qui s'accroche à la vie et qui refuse de sombrer dans l'électoralisme des uns et dans la bureaucra­tie des autres.

     Les affiches, dessins, posters, slogans qui couvrent les villes et les campagnes et qui font entendre une parole "pluraliste", plurielle, ont plus qu'une valeur historique, sociologique ou sé­miologique. Ils renseignent d'abord sur la géo­graphie politique du Portugal - on peut dire mê­me : sur la "topographie" politique, tellement ces signes, ces graphismes, font corps avec la terre lusitanienne, tels ces slogans et sigles peints sur le bitume.

     En effet, cette parole disséminée en formules de lutte, d'espoir, de revendication ou de simple prosélytisme, délimite dans le pays l'influence plus ou moins grande des différents partis politi­ques. C'est ainsi que les affiches et les initia­les "P.C." du Parti Communiste se rencontrent principalement dans les zones urbaines et surtout à Lisbonne, lieux où le parti d'Alvaro Cunhal est le mieux implanté. Dans les zones agricoles, le Sud, en particulier la région de l'Alentejo, où les ouvriers agricoles sont nombreux et ne possè­dent pas, comme les paysans du Nord, leur petite propriété, qui voit fleurir les anciens "vota P.C.P." électoraux ainsi que le symbole de la faucille et du marteau croisés. L'extrême gauche, elle aussi, n'a d'implantation réelle que dans 1es ban1ieues ouvriêres et les sigles du "MRPP", du "MES", du "PRP-BR" (Brigades Révolutionnaires, re­devenues clandestines depuis la constitution du dernier gouvernement "modéré"), tapissent les murs des principales villes du Portugal : Porto, Lisbonne, Coïmbra, Sétubal...

     En revanche, le parti socialiste s'impose par le fourmillement de son sigle "P.S." : c'est in­contestablement le parti le plus "impérialiste", géographiquement parlant. Il est présent partout. A propos du sigle: "P.S.", il faut remarquer au passage l'aspect ludique et créatif de cette ba­taille pour l'occupation scripturale et graphique du territoire mural. Ainsi, les adversaires du parti socialiste ont ajoutés au "SR des initiales "P.S." deux barres obliques, symbolisant ainsi le dollar. Ils veulent montrer, par ce détour­nement du' message originel, que le parti de Mario Soarès puise son idéologie dans le monde capita1is te occidental, que c'est une organisation conser­vatrice, réactionnaire... Géographiquement, l'af­fichage et le "bombage" socialistes ont une gran­de ampleur dans les campagnes, dans la région du Nord (Tra-os-montes) agricole et croyant, à Porto surtout, en ce qui concerne les villes, cette implantation ressemble étrangement... à celle du "Parti Populaire Démocratique" (PPD), dont les affiches prônent sans ambiguïté la Social-Démo­cratie.

     Les organisations de droite (le "CDS" princi­palement) et d'extrême droite (Fascistes et Monar­chistes) égrennent leurs slogans de façon diffi­cilement cernab1e. Cependant, on les trouve surtout dans les localités où le Clergé portugais exerce une grande influence sur la population ru­rale.

L'analyse des affiches des partis politiques portugais est encore enrichissante si on considè­re les sujets et les individus que ces photogra­phies véhiculent. Ainsi, les communistes montrent des gens du peuple (ouvriers, commerçants, fem­mes, jeunes), souriants, fraternels. La scène, les portraits sont rassurants avant tout : pas de violence mais au contraire une image de la vie simple, image si étudiée qu'elle irrite par sa démagogie manifeste. Il ne faut pas choquer : la photo est traditionnelle. C'est Epina1 au Portugal des communistes.  Le parti socialiste, lui, se contente d'arborer des attitudes et des gros plans de son leader. C'est le culte de la personnalité: on exploite la popularité tissée de compromis-compromissions du tribun pour rallier encore des sympathisants, à droite (surtout) et à gauche, en jouant sur l'anticommunisme. Le peuple est absent de ces icônes ; seul Soarês est présenté, de façon évi­dente, comme futur chef de l'état portugais, com­me président d'une "démocratie libérale avancée".

 

   L'Extrême-gauche uti1ise, quant à elle, sur­tout les représentations de foules en mouvement, en train de manifester, ou bien des affiches plus abstraites, plus théoriques, où la plus grande initiative est laissée aux mots. Les nuances signifiantes de cette branche de plus en plus dominante de la communication qu'est l'écriture murale où par1erie et imagerie se mê­lent intimement, ne sont pas à dissocier du domai­ne esthétique. Si le message politique mural est destiné à convaincre sans détours, il est souvent l'occasion d'une recherche picturale. On peut af­firrnçr sans crainte que la production révolution­ naire murale au Portugal a été, pour l'instant d'une bien pauvre originalité. On est bien loin des vastes fresques mexicaines d'un Siquieros, ou des peintures révolutionnaires sur les murs chi­liens, par exemple. Seule, une immense peinture du parti communiste, couvrant sur une dizaine de IlIètres tout un pan de mur dans une artère de Coimbra, présente un réel intérêt. Mais l'imagi­naire révolutionnaire demeure naif, caricatural : on a l'impression de se trouver devant un graphis­me enfantin. De petits personnages peints en cou­leurs primaires très voyantes tiennent les objets caractéristiques de leur appartenance sociale (le marteau, le fusil, la faucille...). L'Extrême­ gauche (marxiste-léniniste) et les comités ou­vriers de base présentent un déroulement graphique  d'où jaillissent des drapeaux et les protago­nistes de la révolution portugaise : le soldat, le marin, l'ouvrier, et le paysan, poings tendus et visages durs. Les lieux communs, les archéty­pes de la révolution sont là, s'inspirant à la fois du Guévarisme et de la Révolution d'Octobre.

 

      Et le M.F.A., dans tout ce1a ? Le mouvement des Forces armées est, lui, le mouvement politi­que matérialisé par les affiches et les slogans de la manière la plus discrète, la plus anodine. Seul, le célèbre oeillet rouge, témoigne de sa présence. En outre, les affiches du M.F.A. sont très rares, occultées par toutes les autres. Par cette modeste présence méme, le M.F.A. apparaît comme l'organisation officielle, la seule qui tienne les rênes du pouvoir. Cette absence de pro­pagande, cette assurance, montrent qu'il est le seul véritable maître de la situation et que les autres organisations politiques devront s'en sou­venir avant de tenter quoi que ce soit.

    En face de cette discrète "parole" de l'armée, le défoulement verbal et graphique, le pu1u11ement fébrile des slogans et des affiches, le flot vio­lent du discours politique, révolutionnaire ou conservateur, la production polymorphe (expres­sions artistiques ou messages de propagande) nés le 25 Avril 1974, révèlent, qu'au Portugal, la parole est bien vivace et libre. Mais aussi, ils témoignent des faiblesses d'une révolution empor­tée vers un avenir sombre; ils montrent que les diverses organisations qui soutiennent vraiment ou qui prétendent soutenir les acquis de cette ré­volution, ont enfanté une parole pulvérisée en prônant leur idéologie respective propre au lieu d'offrir un discours, pluriel certes dans ses nu­ances, mais unitaire dans ses grandes lignes.

      Pour combien de temps encore les murs portu­gais auront-ils la parole ?

 

P.S. Les murs. depuis quelques temps, semblent s'être tus au Portugal. La reprise en main du pays par le gouvernement "modéré", le retour de "l'ordre" vient de mettre un terme au mouvement populaire engendré le 25 Avril 1974. La révolu­tion s'estompant pour laisser plaae à un pouvoir libéral qui préférera donner la présidenae à l'arriviste Soarès plutôt que de laisser au peu­ple un réel pouvoir de déaision et d'aation, nous en sommes, hélas, à l'heure des bilans. Il faut signaler quelques ouvrages intéressants sur la révolution portugaise :  1) Le point de vue aommuniste : "PORTUGAL, L'AUBE DE LA LIBERTE", d’ A lvaro CUNHAL.  

2) L'opinion de l' extrême-gauahe : La révolution en marche (aolleation 10-18)  

3) Deux études favorables aux soaialistes :  NAISSANCE D'UN NOUVEAU PORTUGAL,  de M. HANGOR (Seuil) et LES SOLDATS SOCIALISTES DU Portugal, de Moreira ALVES (Gallimard) 

4) Enfin, de  C. Braeckman : LA REVOLUTION SURVEILLEE, Ed.Rossel, Bruxelles 1975 photos JPB  

 




Toromanie : Delmas, Massé, Viallat

06 05 2008

        Ils ont publié un nouveau beau livre à 4 mains et à provocations, une "Toromanie" passionnée chez Trabucaires ! Ils sont inspirés, les 2 Claude, le fictionnaire de Vingrau et le plasticien de Perpignan, mais aussi décevants avec leur éloge anachronique, nique et véronique, de la corrida, course tauromachique à pied ou à dada !

         A l’heure nouvelle où les Catalans de Barcelone ferment leurs belles arènes roses à l’entrée des machos à petites fesses et des taureaux, à gros…sabots, pour les adapter à des spectacles plus culturels ! Car la corrida, de mieux disant, n’a que le cultuel, grand messe des jeux du cirque colyséen, grande bouffe minotaurienne, dissimulées sous les prétextes mythiques de l’éternelle lutte de l’homme contre le soleil, contre le destin, contre la mort…

            Claude Macé, avec ses collages et découpages colorés et farcesques à partir d’étiquettes de Banyuls et autres alcools catalans, dialogue avec Claude Delmas et ses mots  tendres, trop tendres pour parler de boucherie en plein air et en public ! Se prennent pour Hemingway et Leiris ? (J’avais déjà abordé le thème et usé des deux écrivains dans mon livre de textes brefs CatalognARTS, en 2006).

            Le livre se clôt en rappelant que l’auteur de l’Age d’homme et de La littérature considérée comme une tauromachie éprouvait un plaisir physique plus intense en assistant à une corrida qu’en écrivant. Leiris dit même que la jouissance est plus forte lors d’un tel spectacle que pendant une danse sexuelle avec un partenaire ; on a compris cette psychologie de 2 sous : la corne de la bête, c’est l’érection de l’homme, du mâle…Et la femme, dans tout ça ? Une belle exception, le chorégraphies élégantes de Marie Sara la Nîmoise…

            On avait déjà Georges Bataille et la « petite mort » de l’orgasme. Le spectateur jouit - et la belle étrangère aussi, vache que rit ! - tandis que le torero joue sa vie et que le toro–animal au sang chaud- souffre sous les piques, banderilles et quolibets. Mais il est inutile de pérorere durant des longueurs d’internet sur ce sujet polémique, nique, nique, à souhait : la corrida trouve des racines antiques, mythiques, c’est évident, et des traditions littéraires ou artistiques universelles (la bêtise l’est aussi, mondiale) *

            Un des meilleurs défenseurs actuels de la corrida est F. Wolff ; son livre Philosophie de la corrida, 2006, est stimulant, même pour un anti-corrida ; par exemple, quand notre filousophe écrit, page 120 : « La mort ne peut rien contre la vie. », ou page 159 : « Toréer, c’est tromper la mort sans lui mentir…C’est une éthique de l’être, de l’ascèse…du stoïcisme… » Cependant, Wolff sait même nous décevoir quand il affirme, page 40 : « Interdire ce serait l’extinction d’une race d’animaux d’exception. » C’est bête –meuh !- et c’est comme si le militariste osait prétendre : « Il faut toujours des guerres, si nous ne voulons pas que nos usines d’armement et, partant (en fait, il ne sait pas parler aussi bien, mais je l’aide à articuler !) nos économies ne périclitent. »

 * Claude Viallat, un enfant du jeu camargais et un passionné de corrida expose durant la Feria de Pentecôte dans les arènes de Nîmes : 60 toiles dans les vomitoires et déambulatoires, couronne du monument décorté de mâts et d’immenses oriflammes peintes ; en outre 2 œuvres monumentales, art de rue, peinture de plein air, face au carré d’art, et ses objets tauromachiques au musée taurin…L’artiste de support/surface revient au figuratif et à l’art engagé : défense de l’indéfendable tuerie autorisée par l’Etat et encouragée par la machinerie touristique…Rappelons-nous l’antique raffarinade : travailler le lundi de Pentecôte, de quoi tuer l’économie nîmoise…




La ROME obscène de DU BELLAY

01 05 2008

  fontaine de Trevi...

 passage du Corso  (photos JPB, août 2008)

            J’avais célébré Rome, dans un texte récent, après l’avoir parcourue à pied, à deux reprises. Je m’étais glorifié, comme tant d’autres, des qualificatifs, prédicats et périphrases qu’on lui prête, avec cette paresse du style qui est si commode et reposante : la ville éternelle, la capitale de la culture, de la Chrétienté, musée à ciel ouvert, ville-spectacle, cité antique et moderne à la fois…

            Et puis, plusieurs mois après, je me suis replongé dans Les Regrets. J’ai relu Du Bellay ;! On n’ouvre pas spontanément, aujourd’hui, un livre du poète de La Pléiade ; on ne le conseille pas sans mimique dubitative aux jeunes et lycéens du XXI° siècle… Et pourtant, il faut y revenir. Pourquoi ? Pour des tas de raisons : le lyrisme, le ton de la plainte, l’invention d’une écriture nouvelle au XVI° siècle et, surtout, pour l’évocation de Rome ! Accompagnant son cousin, le cardinal Jean Du Bellay, diplomate auprès du Vatican, fin avril 1553, Joachim passe par Montargis, Nevers, Lyon, Genève, Côme, Ferrare et arrive à Rome vers la mi-juin.

            Mais, très vite, le poète est déçu par son nouvel environnement, il va éprouver de la nostagie pour sa province natale (les pays de la Loire, la douceur angevine, son village natal « mon petit Liré, cité dans « Heureux qui comme Ulysse… ») et il va s’exprimer, dans ses poèmes, comme un homme en exil. C’est le désenchantement : le recueil des Regrets évoque les souffrances du séjour à Rome de manière sincère, élégiaque. Ensuite, ce journal intime devient plus satirique : Du Bellay stigmatise le monde des courtisans dévoluant dans le microcosme du Saint-Siège, l’hypocrisie des « vieux singes de cour » et des cardinaux qui entourent le pape : « du fiel, du miel, du sel » ; il dépeint de façon railleuse et amère le spectacle de la vie romaine, décrite comme futile et médiocre. Le pape, lui-même, passe ses journées dans le luxe et les jouissances physiques, entouré de jeunes Ganymède ; malade, « les cuisses tant agellées », le pontife Jules III meurt en 1555 dans les plaisirs. Il est remplacé par Paul IV, pieux et réformateur, mais trop impulsif et d’une ouverture d’esprit limitée…

            Mais c’est surtout Rome qui le déçoit, avec ses rues étroites, ses cloaques ; ville de niveau international, pourtant, mais ni grande (moins de 80000 habitants alors que Venise est grosse de 162000 citoyens), ni très belle : cité en chantier, à l’image de la basilique Saint-Pierre ; ville antique encore sous terre, qu’il faudra fouiller et restaurer pendant quatre siècles pour le plaisir de nos yeux d’aujourd’hui ; comme l’écrit Montaigne, auteur d’un célèbre journal de voyage à Rome, il ne demeure plus de la ville romaine que « le ciel sous lequel elle avait été assise et le plan de son gîte ». En 1553, il s’agit d’un spectacle de désolation : des murs qui croulent, de rares colonnes dressées…Le centre actif de Rome se trouve autour du Vatican, composé de bâtiments hétéroclites, de palais fastueux occupés par les cardinaux (Jean Du Bellay se faisant construire une demeure fameuse dans les Thermes de Dioclétien) et hauts dignitaires, ou de petites maisons abritant les divers personnels de cete ville dans la ville…

        Dans cette cité à l’aspect chaotique, où se côtoient le neuf et l’ancien, le populaire et le luxueux, décrits dans Les Antiquités de Rome, dans ce Vatican gangréné par la licence et le lucre, Joachim Du Bellay se sent exilé, géographiquement, tel un nouvel Ulysse, et surtout moralement, sa poésie évoquant, à chaque sonnet,  ce mal-être et ce malaise intérieur…Le poète ne pense plus qu’à revenir en France.

       Tous les chemins, pour lui, ne mènent pas à … 

 ville dans le centre ville, la Rome romaine dans la cité cosmopolite...

  Vatican...Tibre..Etc...

 place du peuple depuis la colline du palais Borghese

  le forum  fontaine du Bernin

              le Tibre...

sculptures du Vatican




Sant-Jordi 2008 à Perpignan

25 04 2008

Je présenterai mon dernier livre Méditerriennes, quai Vauban, au stand situé près de l'office de tourisme (de 9h à 12 heures) ainsi qu'à celui des amis de "Autres Plumes" (de 13 heures à 18 h). Si les roses manquent, mes lecteurs pourront se contenter d'une bise ou d'une dédicace... (le livre se trouve aussi en librairie, ou par la poste : 15 euros port compris, à JPB, 9 rue St-Jean, 666000, Perpignan). A très bientôt, dans l'ambiance littéraire et festive de la Saint-Georges...              




LECTURE (éloge de la) d'Alberto MANGUEL

25 04 2008

   Quel intérêt de lire un livre sur la lecture ? Tenter de comprendre ce geste de pénétrer le monde intime d’un auteur, d’oser interpréter son texte ? Orgueil, prétention. Il existe mille lectures possibles, autant que de lecteurs. Oser essayer aussi de comprendre l’intention première de l’écrivain : ce qu’il a voulu dire ! Et ce qu’il a écrit de façon involontaire, inconsciente.. ?

   Pourtant ce livre sur la lecture est passionnant : histoire subjective car il s'agit bien d'« une » histoire de la lecture, éloge de l’acte d’écrire; Alberto Manguel écrit dans le plaisir, dans la vie du geste de lire, nécessaire survie. Il cite bien à propos Flaubert : « Lisez pour vivre ! »

   Et il nous parle avec passion de ses auteurs préférés, des différentes coutumes ou postures de lecture, de l’Antiquité à nos jours. Un long développement sur Kafka, dont l’œuvre a suscité une floraison de critiques, d'études et d’analyses : trente-cinq mille, paraît-il, pourquoi tant de livres sur le livre ! Utilité ? Car tous n'ont pas la force, l'aura ou le pouvoir thaumaturge défini par Kafka : « Un livre doit être la hâche qui brise la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. » (Lettre du 27.1.1904)

   Lire, c’est d’abord traduire, saisir le sens littéral, comprendre le sens propre; ensuite, d'autres lectures sont possibles : degrés, marches vers une connaissance ou élucidation plus approfondie; vers le sens figuré, le symbolique, l'allégorique, enfin, c'est la montée ou la descente vers le non-dit, l'implicite, le sens caché, l'enfoui; creuser le limon des mots pour trouver le trésor suggéré par le verbe; à la lecture d'un auteur ancien, toiletter ces morts que sont les mots. Vers le Mont Analogue daumalien progresser en sachant que la déception sera au rendez-vous, mais il ne faut pas renoncer : arrêter une randonnée, renoncer à une ascension est une profonde frustration.

 ancien rempart d'Ille/Têt (photo JPB)           La lecture est une aventure qui poursuit celle de l'écriture. Alberto Manguel nous dit que le lecteur donne une nouvelle vie au livre et continue l'oeuvre, par d'autres voies. C'est un acte infini et Manuel n'aura pas assez de sa vie pour écrire la saga de la lecture...

Le livre date déjà (1998, Actes-Sud), mais il faut toujours revenir aux livres qui ont marqué, au lieu de se laisser emporter par la frénésie présente de l'édition, où le lecteur n'a plus de repères.




L'Hebdo catalan et Pascale Oriot

16 04 2008

L'hebdomadaire catalan daté du 16 avril consacre un bel article (et une photo !) à la rencontre organisée à la médiathèque de Thuir, autour de notre livre ( à M.Paule Horras et à moi-même) Reflets de Vie. Merci à la journaliste Pascale Oriot qui a bien voulu en rendre compte. Il faut aussi lire ses textes, à l'Harmattan ou dans la revue "La licorne d'Hannibal", publiée à Elne... 

Lisez L'Hebdo, "le journal du pays" tous les mercredis, un euro : www.hebdocatalan.com




Jordi Pere Cerda, écrivain de Cerdagne

01 04 2008

    (c)Oliveras      Chez Jordi Pere Cerda

    Comme d’habitude, et malgré la fatigue –« C’est ça, la vieillesse », soupire-t-il- Antoine Cayrol me reçoit dans sa petite maison de Perpignan, « trop petite, désormais, voyez tous ces livres, partout ; en effet, sur les tables, des revues et des manuscrits, une Description du mensonge, un ouvrage de Georges Mounin…

            Je viens pour lui demander une photo destinée à illustrer l’itinéraire que je lui consacre –à lui le seul écrivain vivant et actif, parmi les trente choisis- dans mon Guide culturel (et sportif !) de la Catalogne.  C’est Hélène, son épouse, qui va les chercher dans des boîtes et enveloppes : « Nous ne les avons pas rangées à temps, à présent, c’est trop tard ! » Non, ce n’est jamais trop tard car ces trésors recèlent de beaux souvenirs. Des images de la maison en schistes de Saillagouse, des couleurs à Osséja, à la chapelle de la Trinité, ou cette belle série en noir et blanc due au photographe de Gérone Josep Maria Oliveras.        . Pendant ce temps, Antoine lit mon texte avec attention ; la seule retouche concerne Marie-Claire Zimmermann, ancien professeur à la Sorbonne venue passer son enfance à Osséja où son père se soignait ; elle ne mérite pas les adjectifs oiseux, je veux dire les noms d’oiseau dont je la gratifie ; de même pour André Marti : l’expression « le boucher d’Albacete » l’a poursuivi toute sa vie ; il était très autoritaire, certes, mais lui non plus ne mérite pas cette qualification. M.Cayrol est trop gentil…

            Ensuite, nous évoquons les livres qui traitent de son pays "alt", haut, la Cerdagne française. Dans ses nouvelles des années 1980-90, il est question d’une Cerdagne actuelle, contemporaine, « en mouvement, prise entre deux forces de volonté, les politiques de deux Etats, la France et l’Espagne, les deux Catalognes ; c’est la description d’un arrachement à une façon de vivre, sans doute arriérée et en direction d’une vie nouvelle ; j’ai voulu montrer la rupture en Catalogne. »

Au contraire, dans son dernier roman Passages étroits vers les hautes terres, il s’agit de la fresque d’une société : « J’ai essayé d’écrire l’oralité de ces gens simples ; parti de la poésie, il a fallu que je gagne le droit de passer à la prose. La poésie est intuition, pas la prose. J’ai, par moments, des passages naturalistes, mais j’ai travaillé un style plus moderne ; c’est vrai, parfois, peut-être j’ai été influencé par Proust, que j’aime beaucoup ; on me l’a fait remarquer, mais je ne m’en rends pas compte ! »

Enfin, Jordi Pere Cerda me parle de ses mémoires ; après la publication de ses Chants hauts, sorte de premier tome, il a achevé la suite, Finestrels d’un capvespre, manuscrit de trois cents pages, posé là, sur la table base du salon tapissé de livres et de tableaux…Je cherche un éditeur : à Barcelone, il ne veulent pas éditer un livre qui parle de gens qu’ils ne connaissent pas, Enric Guiter ou Sebastia Pons, d’accord, mais Maurice Blanchot, tour de même…Alors, ici, publié par la maison des Trabucaires, ce serait bien…

On attend avec impatience tous ces livres (une édition de poèmes est en cors, grâce à Richard Meier, à Elne) et leur traduction en français. En attendant, Antoine Cayrol a été contacté par une revue -belle, volumineuse et française- pour y insérer un texte : Altermed ne paraît qu’une fois l’an, mais elle promet ! (www.editionsnonlieu.fr)




Rivesaltes, un camp en France d'Alain Monnier

18 03 2008

Le format est réduit, la pagination modeste, le prix petit : il est pourtant grand -par l'esprit, par le parti-pris d'écrire de l'intérieur du camp et de se mettre à la place d'une des victimes de la bêtise humaine - le livre d'Alain Monnier, publié par La Louve éditions ! L'auteur, natif de Narbonne, vit à Toulouse et invente des fictions. Dans Rivesaltes, un camp en France, on se croirait presque dans un roman, et pourtant, hélas, nulle virtualité, dans cette atroce histoire d'un lieu planté dans le maquis, exposé à tous les vents, ramassé, désormais, dans celui de l'Histoire.  Depuis 1938, cette "vaste bande terre, plate et pelée" (c'est l'incipit) enferme des exilés espagnols, des tziganes, des juifs, des harkis, des sans papiers, la lie de la terre, les opprimés, les apatrides, les pas comme tout le monde...

Aujourd'hui, grâce à l'action du conseil général, le lieu va être protégé, va devenir un lieu de mémoire et l'on pourra parcourir les "chemins de l'exil", en passant par Serinya ou La Bajol, villages des Républicains en déroute, par La Junquera, frontière et musée de l'exil, par Argelès ou Le Barcarès...Autant de lieux tragiques en marge des grands déplacements migratoires estivals, en espérant que ces "itinéraires de la mémoire" ne deviennent des circuits touristiques ! Non, ce n'est pas possible, l'empreinte de la souffrance est trop visible : le camp vous prend, vous fige, même si vous manquez d'imagination. Et si vous en manquez vraiment, A. Monnier vous aide et vous replace dans le contexte. Il décrit les îlots ruinés, il suggère le malaise, il énumère les prédicats ambigus de cette p